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la République du fric

la politique des valises

L’Apollonide

chef-d’œuvre en bordel

Aubry Hollande

interview, portrait

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Allemagne 3,80€ - Belgique 3,30€ - Canada 5,75 CAD - DOM 4,20€ - Espagne 3,70€ - Grande-Bretagne 4,80 GBP - Grèce 3,70€ - Italie 3,70€ - Liban 9 000 LBP - Luxembourg 3,30€ - Ile Maurice 5,70€ - Portugal 3,70€ - Suède 44 SEK - Suisse 5,50 CHF - TOM 800 CFP

No.825 du 21 au 27 septembre 2011

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& Alias présentent

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Locations : Fnac, Carrefour, Géant, fnac.com et sur votre mobile

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je me suis engueulé avec

Monica Bellucci

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epuis deux jours, dans un palace parisien, Monica Bellucci fait la promo du nouveau film de Philippe Garrel, Un été brûlant, qui sort le 28 septembre. Elle porte un jean et un petit pull noir en cachemire – loin de la robe fourreau qu’elle portait à Cannes la dernière fois que je l’ai vue. C’est la fin de la journée, je compte sur sa fatigue pour la faire sortir des sentiers battus de l’interview people (la maternité, la fidélité conjugale, les drames de la beauté). J’ai lu qu’elle aimait beaucoup le cinéma de Paolo Sorrentino – cinéaste que j’abhorre. Monica n’a pas vu son dernier, le catastrophique This Must Be the Place, avec Sean Penn. Mais oui, elle aime L’Ami de la famille et Il Divo. Elle dit : “Sorrentino a une manière de raconter la vérité sur un mode onirique qui me rappelle Fellini.” Fellini ! Monica sourit, très contente de son effet. Je réponds : “Aucun cinéaste italien actuel, en dehors de Nanni Moretti ou de Marco Bellocchio peutêtre, n’a la créativité ou l’imagination formelle des grands cinéastes italiens du passé : Antonioni, Pasolini, Rossellini… Et puis Sorrentino rend tout laid…” Monica, calme : “Ecoutez, ça, c’est votre problème. Il Divo a fait le tour du monde. Vous ne l’aimez pas, tant pis. Vous ne croyez pas ? Certes, je ne peux pas dire que le cinéma italien soit à son sommet. Mais on y trouve quatre ou cinq cinéastes intéressants…” Pour preuve, elle me cite Paolo Virzi, Gabriele Muccino, Giuseppe Tornatore, Marco Tullio Giordana, quatre cinéastes mous du genou avec lesquels elle a tourné ses pires films. Elle plante une banderille : “Romanzo criminale, de Michele Placido, tout le monde trouve ça beau !” Argh. Elle perçoit mon malaise : “Le cinéma italien offre ce qu’il peut offrir…” Je la titille : “Ce n’est pas un hasard si vous tournez aujourd’hui avec Philippe Garrel ou Bahman Ghobadi (le tournage n’est pas encore terminé). C’est bien parce que vous voulez changer de type de cinéma !” Monica : “Mais arrêtez de parler de changer !

“c’est méprisant de dire qu’un seul homme a pu brûler le cerveau de tout un peuple, vous ne croyez pas ?”

C’est un nouvel univers à chaque fois, c’est tout : 250 films sont produits en France chaque année, contre seulement 50 en Italie. D’où le manque de films de qualité.” Je lui demande : “La faute à qui ?” Nous touchons un sujet épineux, la politique. Monica noie le poisson : “La télévision a pris une grande place. En Italie, divertissement et cinéma se mélangent beaucoup, comme un minestrone !” Moi, les pieds dans le plat : “Et Berlusconi ?” Elle : “Berlusconi n’est pas Néron : il a été élu ! On ne peut pas tout mettre sur le dos d’une personne. On doit se demander pourquoi les Italiens l’ont choisi. L’état d’une société, c’est la responsabilité d’un pays entier ! Sinon ça voudrait dire que tous les Italiens sont des imbéciles ? Que nous ne sommes que des chèvres qui bêlent ? C’est méprisant de dire qu’un seul homme a pu brûler le cerveau de tout un peuple, vous ne croyez pas ? Dans Un été brûlant, un personnage dit : ‘C’est bizarre, on dirait que les Italiens se sont endormis, il ne se passe plus rien.’ Et ça me rend triste. C’est triste qu’on dise cela de l’Italie. Vous ne croyez pas ?” Si, cela, je le crois. Jean-Baptiste Morain photo David Balicki Un été brûlant de Philippe Garrel, en salle le 28 septembre

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No.825 du 21 au 27 septembre 2011 couverture photo Kirk Weddle

07 quoi encore ? Monica Bellucci

12 on discute courrier ; édito de Serge Kaganski

14 sept jours chrono le paperblog de la rédaction

18 en une pour son dernier livre, Pierre Péan a enquêté sur la République du fric

18

23 événement quel avenir pour DSK ?

24 hommage DJ Mehdi (1977-2011)

26 à la loupe Berlusconi, priez pour nous

28 nouvelle tête BoxViolet

30 la courbe ça va ça vient ; billet dur

32 parts de marché 36 Martine Aubry devancée par François Hollande dans les sondages, elle compte sur son image de femme d’expérience et de rassemblement pour faire la différence lors de la primaire socialiste. Entretien

36

Rüdy Waks

motion de défiance à l’encontre du pdg de l’Agence France-Presse

44 François Hollande 47 Ségolène Royal elle continue d’étonner

49 “faux-semblant” un spécialiste du PS dénonce le système de désignation du candidat socialiste

60

Weddle/Sipa

portrait d’un candidat en campagne

les politiques en quête de défaite

54 Cyprien Gaillard la jeune star montante de l’art contemporain s’incruste à Beaubourg

60 Nevermind vingt ans après Orelsan et Michel Cloup (ex-Diabologum) se souviennent de Nirvana et des années 90

Krzysztof Zielinski, courtesy the artist and Berliner Künstlerprogramm/DAAD

50 que le meilleur perde

54

66 Lacan forever Benoît Jacquot-Elisabeth Roudinesco : dialogue animé entre passionnés souvenirs partagés du tournage de L’Apollonide, le film sublime de Bertrand Bonello

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Geoffroy de Boismenu

72 Bonello et ses actrices

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78 L’Apollonide – Souvenirs de la maison close de Bertrand Bonello

80 sorties Restless, Los Herederos, La Brindille, Le Cochon de Gaza, Thé et sympathie

84 livres les studios Disney et l’ère Michael Eisner

86 enquête nouvelle scène grecque + Attenberg

88 Driver: San Francisco + Star Fox 64 3D, Mystery Case Files

90 Zola Jesus de l’electro compacte et pop

92 mur du son Kate Bush, Les Inrocks Black XS, L’Afrique enchantée, Les Transmusicales…

93 chroniques Peter Tosh, Clap Your Hands Say Yeah, Joakim, Kate Daisy Grant…

99 morceaux choisis Florence & The Machine, The Black Lips, Scarlett Johansson & Lulu Gainsbourg…

100 concerts + aftershow Bestival

102 Philip Roth subtiles variations sur le désir

104 romans/essais Alan Warner, Laure Murat, les archives du groupe Oyneg Shabes

106 tendance le plagiat, nouvelle hype ?

108 agenda les rendez-vous littéraires

110 bd le polar malin de Marc-Antoine Mathieu

112 Neutral Hero + Des soli et des lieux

114 Jonathan Binet + Pierre Huyghe

116 à la recherche du cool le pull cricket, Supreme, Mismo…

118 Feuilleton en revue un “livre magazine” pour lire le monde

120 Bref sur Canal+ 1 minute 30 d’hilarité

122 séries une semaine chargée

124 télévision l’Egypte de Moubarak, fin de règne

126 guerre des brevets procès en chaîne dans les télécoms

128 la revue du web décryptage profitez de nos cadeaux spécial abonnés

p. 127

129 vu du web querelle de genre

130 best-of le meilleur des dernières semaines

les inrockuptibles 24 rue Saint-Sabin 75011 Paris tél. 01 42 44 16 16 fax 01 42 44 16 00 www.lesinrocks.com contact par mail : [email protected] ou [email protected] pour les abonnements, contactez la société DIP au 01 44 84 80 34 rédaction directeur de la rédaction Bernard Zekri rédacteurs en chef Jean-Marc Lalanne, Arnaud Aubron, JD Beauvallet comité éditorial Bernard Zekri, JD Beauvallet, Serge Kaganski, Jean-Marc Lalanne chefs d’édition Sophie Ciaccafava, Elisabeth Féret, David Guérin grand reporter Pierre Siankowski reporters Marc Beaugé, Stéphane Deschamps, Francis Dordor, Guillemette Faure, Hélène Fontanaud, Marion Mourgue actu Géraldine Sarratia (chef de service), Anne Laffeter, Diane Lisarelli, Claire Moulène idées Jean-Marie Durand cinéma Jean-Marc Lalanne, Serge Kaganski, Jean-Baptiste Morain musique JD Beauvallet, Christophe Conte, Thomas Burgel, Johanna Seban, Ondine Benetier (coordinatrice) jeux vidéo Erwan Higuinen livres Nelly Kaprièlian expos Jean-Max Colard, Claire Moulène scènes Fabienne Arvers télé/net/médias Jean-Marie Durand (rédacteur en chef adjoint), Anne-Claire Norot collaborateurs D. Balicki, B. Beauvallet, R. Blondeau, G. de Boismenu, M.-A. Burnier, B. Catanese, M. Despratx, R. Dick, A. Dubois, V. Ferrané, O. Joyard, L. Laporte, J. Lavrador, T. Legrand, H. Le Tanneur, L. Mercadet, B. Montour, B. Mialot, P. Noisette, V. Ostria, M. Philibert, E. Philippe, M. Poussier, P. Richard, A. Ropert, L. Soesanto, F. Van Der Velde, A. Vicente, R. Waks lesinrocks.com rédacteur en chef Arnaud Aubron directrice déléguée aux activités numériques Fabienne Martin rédacteurs Diane Lisarelli, Camille Polloni, Thomas Burgel (musique) éditrices web Clara Tellier-Savary, Claire Pomares graphisme Dup assistante Geneviève Bentkowski-Menais responsable informatique Christophe Vantyghem lesinRocKslab.com responsable Abigail Ainouz photo directrice Maria Bojikian iconographes Valérie Perraudin, Naïri Sarkis photographe Renaud Monfourny secrétariat de rédaction première sr Stéphanie Damiot sr Fabrice Ménaphron, François Rousseau, Olivier Mialet, Christophe Mollo, Laurent Malet, Sylvain Bohy, Delphine Chazelas, Caroline Fleur conception graphique Etienne Robial maquette directeur de création Laurent Barbarand directeur artistique Pascal Arvieu maquettistes Pascale Francès, Antenna, Christophe Alexandre, Jeanne Delval, Nathalie Petit publicité publicité culturelle, directeur Olivier Borderie (livres, arts/ scènes) tél. 01 42 44 18 12, assisté de Paul-Boris Bouzin tél. 01 42 44 18 13 Cécile Revenu (musiques) tél. 01 42 44 15 32 fax 01 42 44 15 31, Yannick Mertens (cinéma, vidéo, télévision) tél. 01 42 44 16 17 coordinatrice Evelyne Morlot tél. 01 42 44 19 91 fax 01 42 44 16 67 directeur commercial David Eskenazy tél. 01 42 44 19 98 directeur et directrice de clientèle Laurent Cantin tél. 01 42 44 19 94, Anne-Cécile Aucomte tél. 01 42 44 00 77 publicité web, directeur de clientèle Nicolas Zeitoun tél. 01 42 44 16 69 chef de publicité junior Chloé Aron coordinateur Guillaume Farez tél. 01 42 44 19 90 événements et projets spéciaux Laurent Girardot tél. 01 42 44 16 08 marketing, promotion Baptiste Vadon tél. 01 42 44 16 07 Nathalie Coulon (chargée de création) tél. 01 42 44 00 15 responsable presse/rp Elisabeth Laborde tél. 01 42 44 16 62 responsable diffusion Julie Sockeel tél. 01 42 44 15 65 chef de projet Charlotte Brochard tél. 01 42 44 16 09 chef de projet marketing direct Victor Tribouillard tél. 01 42 44 00 17 service des ventes Agence A.M.E. contact : Otto Borscha ([email protected]) & Terry Mattard ([email protected], tél. 01 40 27 00 18, n° vert 0800 590 593 (réservé au réseau) abonnement DIP les inrockuptibles abonnement, 18-24 quai de la Marne 75164 Paris cedex 19 infos 01 44 84 80 34 ou [email protected] abonnement france 46 numéros : 98 € standard, accueil ([email protected]) Geneviève Bentkowski-Menais, Walter Scassolini fabrication chef de fabrication Virgile Dalier impression, gravure Roto Aisne brochage Brofasud routage Routage BRF printed in France distribution Presstalis imprimé sur papier produit à partir de fibres issues de forêts gérées durablement, imprimeur ayant le label “imprim’vert”, brocheur et routeur utilisant de “l’énergie propre” informatique responsable du système éditorial et développement Christophe Vantyghem assistance technique Michaël Samuel les éditions indépendantes sa les inrockuptibles est édité par la société les éditions indépendantes, société anonyme au capital de 2 211 059,61 € 24, rue Saint-Sabin 75011 Paris n° siret 428 787 188 000 21 actionnaire principal, président Matthieu Pigasse directeur général David Kessler directeur général adjoint Stéphane Laugier assistante du directeur général Valérie Imbert directeur administratif et financier Frédéric Roblot comptabilité Caroline Vergiat, Stéphanie Dossou Yovo administrateurs Matthieu Pigasse, Jean-Luc Choplin, Louis Dreyfus, Bernard Zekri fondateurs Christian Fevret, Arnaud Deverre, Serge Kaganski FSSDSFëG«S¶WO«JDOe trimestre 2011 directeur de la publication David Kessler © les inrockuptibles 2011 tous droits de reproduction réservés ce numéro comporte un encart abonnement 2 pages Belgique et Suisse jeté dans l’édition vente au numéro Belgique et Suisse ; une carte postale “Jean-Louis Murat” jetée dans l’édition abonnés France ; une couverture 6 pages “Levi’s” sur toute l’édition.

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l’édito

crise démocratique “La démocratie est le pire système à l’exception de tous les autres”, disait Churchill. La crise économico-financière incite à méditer cette formule. Si l’Occident est aujourd’hui coincé entre des dettes himalayennes et une croissance plate comme la Belgique, c’est certes la faute des banksters, mais aussi celle des politiques dérégulatrices et des peuples qui ont élu des dirigeants œuvrant contre l’intérêt général. Premier paradoxe : les démocraties sont allées elles-mêmes dans le mur. Quand il est arrivé à la Maison Blanche, Obama a hérité d’un pays ruiné. Le “Prez” a tenté de réparer les dégâts mais, face à un Congrès redevenu républicain, il ne peut quasiment plus agir. Ses dernières propositions (plan de relance keynésien, durcissement de la fiscalité des millionnaires) résonnent plus comme des promesses de candidat que comme des initiatives qui ont la moindre chance de convaincre une majorité allergique à l’impôt. Côté Vieux Continent, alors que les solutions à la crise commencent par une unité et une solidarité renforcées, les ministres de la zone euro se sont réunis pour se désunir sur le mode “pas question de payer pour les autres”. Deuxième paradoxe : des deux côtés de l’Atlantique, la démocratie produit de l’inaction dangereuse en pleine tourmente. Si les Etats sont tenus par les marchés, c’est aussi parce que les gouvernants semblent tétanisés par leur électorat. Après les Allemands ou les Finlandais, il semble que les Français rechignent à “payer pour les Grecs”, tandis que les poussées europhobo-nationalistes empestent des Flandres aux Carpates. Il y a trente ans, François Mitterrand avait promis l’abolition de la peine de mort à l’encontre de l’opinion majoritaire. Il y a soixante-dix ans, Churchill avait promis “du sang, de la sueur et des larmes”. On aimerait que nos leaders politiques soient dotés de l’envergure mitterrandienne ou churchillienne propre à parachever la construction européenne que la crise appelle, au lieu de cette pusillanimité indexée sur le scepticisme des opinions, les réflexes du “chacun pour soi” et les courbes sondagières. Résoudre la crise économique, institutionnelle et démocratique de l’Europe est le devoir absolu de nos dirigeants actuels ou futurs.

Serge Kaganski

Merci pour le “fisc-fucking”, espérons que l’expression passe dans le langage courant. au sujet du billet dur de Christophe Conte adressé à Christophe de Margerie

méchamment twitté par AM3L13

mise en orbite Vu dans une salle pleine à l’UGC Les Halles à Paris, La guerre est déclarée, titre programmatique pour un film qui emporte tout sur son passage. Ça fait du bien de voir un tel film d’auteur français faire sans complexe salle comble dans un multiplexe à la place d’un énième blockbuster ricain mou du bulbe. C’est un ruban filmique qui donne envie de tomber amoureux, d’être créatif à deux, de faire des bébés ainsi que des travaux d’intérieur tout en swinguant ! Qu’est-ce qui fait qu’un tel film, au sujet des plus tire-larmes, parvient à emporter le morceau ? Cela vient certainement de son côté premier

jet, brouillon bouillonnant, “exquise esquisse” comme dirait Gainsbourg. Donnez le même sujet à un tâcheron labellisé EuropaCorp et on glissera illico vers le lacrymal à deux balles. L’appareil photo Canon 5D fait des miracles : Tomboy, Rubber, La guerre est déclarée, enfin du cinéma qui nous rend vivants ! L’art et la vie confondus, voilà le programme de ce free cinema à la française faisant feu de tout bois : Truffaut et Cassavetes peuvent dormir tranquilles, la relève est assurée ! Au fait, à quand un film du tout jeune Jean-Luc Godard, le Picasso du cinéma, en Canon 5D ? Vincent Delaury

mise à sac Merci pour cet article (“l’Education en vacance” d’Alain Dreyfus paru dans le numéro du 14 septembre) sur la mise à sac délibérée, idéologique, de l’institution scolaire. Juste un truc : les IUFM existent encore, je le sais, j’y suis enseignant-chercheur, mais le gouvernement fait tout pour les vider de leur substance. (...) Toute velléité de formation a été écrasée : ce qui compte, c’est de mettre des gens devant les élèves et que ça coûte le moins de fric possible. De toute façon, nos décideurs politiques et leurs directeurs de cabinet n’envoient pas leurs enfants à l’école publique. (...) La mastérisation n’est que le prélude à la disparition des concours de recrutement et à la totale précarisation des personnels enseignants. Pôle emploi propose à des étudiants de lettres, par exemple, d’enseigner la philosophie : c’est presque pareil, non ? On fait déjà en sorte que ces fameux masters soient invivables pour les étudiants : cours, préparation du concours, stage, recherche... Comme ça la suppression des concours sera bienvenue. Et ce n’est pas l’opinion publique qui se manifestera, parce que c’est bien connu, tous ces profs, c’est que des feignasses, avec leurs vacances. (...) Vous m’excuserez de ne pas signer : en ces temps de flicage extrême, j’avance masqué. Enseignant-chercheur (oh, mon Dieu !), en sciences humaines (tuons-le !), je suis déjà une cible.

Ecrivez-nous à [email protected], lisez-vous sur http://blogs.lesinrocks.com/cestvousquiledites

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7 jours chrono le paperblog de la rédaction

le mot

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[tacler] 12/07/80, 1990

Francis le Gaucher

pop art orphelin Mardi 13, Richard Hamilton, pionnier

Jonathan Nackstrand/AFP

“Martine Aubry tacle François Hollande”, “Nicolas Sarkozy tacle Dominique de Villepin” et “Marine Le Pen tacle Nicolas Sarkozy”… Pourquoi ce propos sportif tiré de l’anglais ? En réalité, au football, il s’agit de piquer son ballon à son adversaire “en effectuant une glissade”. Voilà qui explique tout : dans chacun des cas cités, ça dérape. Question de vocabulaire : quel est le superlatif de tacler ? Eh bien, selon les médias, tacler à répétition se dit “pilonner”. Nous sommes passés du foot au bombardement à travers une expression culinaire. Par exemple, “les ténors de la droite pilonnent la juge Prévost-Desprez”. Saluons dans cette dernière trouvaille un choc de métaphores incohérentes entre l’opéra et les B52.

du pop art anglo-saxon, meurt à 89 ans. On se souvient de la géniale pochette du White Album des Beatles et de ses premiers collages devenus des icônes. Plus proche du ready-made de Duchamp (dont il était l’ami) que de la boîte de soupe Campbell. Il préparait une grande rétrospective destinée à voyager de Los Angeles à Madrid en passant par Philadelphie et Londres. sexe, drogues et Sarah Palin Oh Sarah ! Le National Enquirer du 14 septembre révèle les bonnes feuilles d’une biographie non autorisée de Sarah Palin signée Joe McGinniss. La moraliste des familles aurait sniffé une ligne de coke lors d’une virée en motoneige, fumé de l’herbe à la fac, tombé le basketteur noir Glen Rice et trompé son mari avec un de ses associés. Largement de quoi se faire lourder du Tea Party. le Danemark repasse à gauche Jeudi 15, Helle ThorningSchmidt, 44 ans, est la première Danoise à devenir Premier ministre. La chef de file des sociauxdémocrates marque le retour de la gauche après dix ans de centre-droit sous la pression du Parti du peuple danois (droite dure), qui avait imposé des mesures anti-immigration parmi les plus restrictives d’Europe.

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Hortefeux s’en tire bien Le 15 encore, la cour d’appel de Paris le relaxe du délit d’injure raciale pour sa réplique d’anthologie : “Quand il y en a un, ça va. C’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes.” Question de forme, pas de fond. Les juges déclarent irrecevable la constitution de partie civile d’une asso antiraciste comme le Mrap. Mais retiennent que les propos sont “méprisants et outrageants” et témoignent d’un “manque évident de culture”. au théâtre avant-hier soir Les Gaulois allaient au théâtre, ils n’ont pas attendu les Romains. Découverte archéologique sans précédent près du site de Gergovie, confirmée la semaine dernière : le monument a été construit avant l’arrivée de César. D’après les experts, on n’allait pas au théâtre pour le vaudeville ou la tragédie mais pour des débats politiques. Ils choisissaient leurs chefs lors de primaires ? sexy recensement En Hongrie, le gouvernement trouve une astuce pour rendre le recensement attractif : un clip diffusé sur les réseaux sociaux où une fille, loches à l’air et fouet en main, ouvre la porte à l’agent et à son formulaire. D’après le gouvernement, il s’agit de toucher les jeunes en parlant “leur langage”. Mel Gibson en pince pour Judas Pas le Judas qui vendit le Christ, mais Judas Maccabée, héros juif mort au combat contre les Gréco-Syriens en 160 av. J.-C. Gibson planche sur une adaptation au ciné de son épopée. L’annonce fait bondir des associations juives, choquées par les saillies antisémites de l’acteur, notamment dans sa Passion du Christ. Lyon fait sa Biennale Jeudi 15, Lyon. Avec ses rideaux colorés et cartonnés, Ulla von Brandenburg offre une entrée en matière très théâtrale à la onzième édition de la Biennale d’art contemporain. Derrière, c’est un spectacle tantôt désolé tantôt sublime qu’a dessiné la commissaire d’expo argentine Victoria Noorthoorn dans les espaces bruts de La Sucrière, paquebot de béton échoué en plein milieu du quartier mutant de la Confluence. Parmi les autres pièces phares : la bibliothèque dévastée du Polonais Kusmirowski, pensée comme un trou noir dans l’exposition, le paysage postFukushima de l’Argentin Eduardo Basualdo ou encore l’intervention vandale de Gabriel Sierra, qui soulève littéralement le plancher d’une salle d’exposition du Mac.

Nodas Styliandis/Reuters

l’image

la Grèce au bord de l’asphyxie

Surendetté, un homme s’immole par le feu à Thessalonique dans un pays qui sombre dans la crise. Lundi matin, à Thessalonique, cet homme de 55 ans est allé à la banque. Il a demandé à son banquier de renégocier un prêt, contracté pour sa maison et son commerce, qu’il n’avait plus les moyens de payer. Refus. A peine sorti de l’établissement, l’homme s’est aspergé d’essence et immolé par le feu. Un geste choc qui rend tangible le désespoir qui gagne la population hellène, surendettée. En dépit des premiers versements européens, le pays semble en effet incapable de se sortir de la crise et de stabiliser une situation économique qui continue de se dégrader. Une majorité de pays membres de la zone euro (14 sur 17), gouvernés par la droite, n’excluent plus de laisser la Grèce faire faillite. Le versement de la sixième tranche d’aide, d’un montant de 8 milliards d’euros est en négociation. Une décision, cruciale tant pour l’avenir du pays que pour celui de la zone euro, devrait être prise dans les jours qui viennent.

Blaise Adilon

Stronghold de Robert Kusmirowski

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évasion de patrons

Une ruse nocturne des gendarmes, et hop ! cinq dirigeants séquestrés échappent à leurs salariés. Des palettes brûlent devant la grille d’une usine à Ham, dans la Somme. Vendredi dans la nuit, des ouvriers de Constellium, groupe spécialisé dans l’aluminium (cadres de fenêtres, barres et structures), montent la garde de leurs dirigeants séquestrés. Depuis le matin, sont gardés au chaud dans les bureaux : le président de la branche Monde pour l’activité aluminium du groupe, son homologue pour la France et trois autres dirigeants du site. Le club des cinq va “passer un petit week-end en Picardie”, ironise alors un syndicaliste. En cause, un plan social annonçant la perte de cent emplois et vingt-sept mutations sur les deux cents postes que compte le site. Vers 2 heures du matin, sur ordre du préfet de la Somme, des complices en képi entrent en action. Un gradé s’approche de la grille d’entrée et des palettes en feu, il feint une négociation avec les salariés. Au même moment, derrière l’usine, d’autres gendarmes débroussaillent l’accès et découpent discrètement une ouverture dans le grillage. Les dirigeants prévenus s’engouffrent dans la brèche et s’enfuient comme des voleurs le long de la voie ferrée. Si les salariés n’en reviennent toujours pas de ce coup de Jarnac des autorités, les négociations ont repris lundi, en terrain neutre cette fois, dans un hôtel situé à 30 kilomètres de l’usine.

John Shearer/Getty Images for AMC/AFP

le moment

le sang des gays A partir du 7 novembre, les homosexuels mâles sans relation sexuelle depuis douze mois auront le droit de donner leur sang en Angleterre. Le pays rejoint l’Afrique du Sud, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et le Japon sur la levée d’un interdit humiliant pour la communauté gay. Le Canada se dit prêt à suivre. A quand la France ? la guerre continue C’est acté : La guerre est déclarée défendra les couleurs de la France aux oscars 2012, le 26 février prochain. Acclamé par la presse et le public (près de 400 000 entrées sur 235 copies depuis sa sortie), le film de Valérie Donzelli et Jérémie Elkaïm succédera donc à Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois. Mad Men à la folie On attendait le renversement de la montagne Mad Men après une année terrible pour la série de Matthew Weiner et pourtant, Don Draper et ses camarades de boisson sont repartis en vainqueurs des Emmy Awards, les oscars de la télévision qui avaient lieu dimanche à Los Angeles. C’est la quatrième fois de suite. Parmi les autres gagnants, quelques chouchous maison, comme la fabuleuse Friday Night Lights. Ignorée pendant des années, la série a tiré sa révérence il y a quelques mois, mais Jason Katims (scénario) et l’extraordinaire Kyle Chandler (meilleur acteur dramatique) ont créé la surprise. Mais le clou de la soirée, c’était l’exercice de contrition malhabile de Charlie Sheen, venu sur scène souhaiter bonne chance à Mon oncle Charlie, la série dont il a été viré en février dernier pour divers abus de substances. Hollywood, mon amour. des Touaregs dans ton salon Après Andrew Bird, Vampire Weekend ou encore les Dodos, c’est le groupe Tinariwen que la Blogothèque a invité cette semaine à jouer à Paris, dans le cadre de l’une de ses Soirées de poche – concerts organisés devant quelques dizaines de personnes, dans un appartement prêté pour l’occasion. Un verre de thé à la menthe à la main, on a agité nos hanches au son de Tassili, cinquième album des Touaregs maliens sorti fin août, avant de bondir de joie lors d’un concert improvisé (et tardif) des fous furieux américains de Man Man, de passage dans le quartier. Le tout sera à revoir sur le site d’Arte d’ici quelques semaines.

ça sent le sapin dans les Pandas Mountains Un an après la sortie de leur deuxième album, Where the Oceans End, et l’annulation de plusieurs dates en France en 2011, les Clermontois de Cocoon annoncent via un communiqué énigmatique que les concerts d’automne n’auront pas lieu non plus. En raison de “problèmes personnels de l’un des membres du groupe”. Le duo (Mark Daumail/Morgane Imbeaud) promet de revenir en 2012 mais… ça se dit, “split”, en auvergnat ? L. M., G. S. et B. Z. et avec la rédaction 16 les inrockuptibles 21.09.2011

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Jusqu’à quel point Villepin et Djouhri sont-ils m ouillés ? Monaco, 13 août 2009

making-of d’une bombe Une fois de plus, Pierre Péan allume la mèche. C’est son nouveau livre, La République des mallettes, qui a déclenché les révélations fracassantes de Robert Bourgi. Entretien avec un journaliste d’investigation passionné par les hommes de pouvoir tapis dans l’ombre.

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un ancien patron d’Axa dans le bureau de Claude Guéant. A l’aise comme chez lui dans les étages du palais, salué par les gardes républicains en faction, il entre sans frapper dans le bureau vide, ouvre le frigo, en sort une bouteille de champ, sert deux coupes, puis entraîne son invité dans le bureau doré du Président en l’absence de son occupant. Djouhri fréquente à la fois Villepin et Guéant, un exploit en soi, d’autant que Guéant connaît les fiches de police sur sa jeunesse agitée, à l’époque où il faisait le truand dans le Montmartre des frères Zemmour. Pourquoi Péan s’est-il passionné pour ce type ? Comment enquête-t-on sur quelqu’un dont la puissance repose sur le secret ? Nous n’allons pas tarder à le savoir.

 L

a République des mallettes raconte vingt ans de french corruption avec en vedette un héros fascinant, Ahmed Djouhri, alias “Monsieur Alexandre”, grimpé d’un F3 de Sarcelles au sommet de l’Etat, dans l’ombre. Les jeunes des cités qui lorgnent sur Zizou ou Thierry Henry pour prendre l’ascenseur social jusqu’au toit du building feraient mieux de changer de modèle : Djouhri est beaucoup plus riche que les étoiles du foot, et surtout plus puissant. La République des mallettes commence par une scène stupéfiante où notre héros, qui s’ennuie pendant une remise de Légions d’honneur à l’Elysée, entraîne

Dans Le Point de la semaine dernière, Djouhri t’accuse de diffamation et d’amateurisme, de n’avoir même pas cherché à le voir pendant ton enquête. Dans Libé du 16, Guéant nie tout ce que tu racontes. Tu leur réponds quoi ? Pierre Péan – Je réponds par un discours de la méthode. On m’attaque sur le thème : je n’ai pas vu untel. Il existe un consensus sur une règle d’or, une règle de l’équilibre, selon laquelle il faudrait toujours donner la parole à la partie adverse. Mais l’important, c’est de trouver la méthode efficace pour aller à la vérité. Exemple : je me suis volontairement abstenu d’aller voir Dominique de Villepin après que Bourgi m’en a parlé. C’est un homme public, il a tous les moyens de répliquer à tout moment et d’avance, il est évident que si je parle de valises qu’il a reçues, il ne peut que me dire que c’est faux. Au niveau de la recherche, ça n’a aucun intérêt. C’est vrai aussi pour Guéant. On sait d’avance qu’il va nier. Dans cette enquête pour décrire un système dont la loi est le secret, aller voir la personne d’en face ne sert à rien. En plus, les hommes publics parlent beaucoup et il n’y a qu’à se baisser pour piocher dans leurs déclarations. Djouhri, lui, n’est pas un homme public. Ce n’est pas un homme public mais c’est un homme puissant. Je signe mon livre chez Fayard en janvier et là je reçois des menaces très crédibles, suivies d’une lettre de l’ex-conseiller juridique de Nicolas Sarkozy, Patrick Ouart, qui me conseille la prudence et me dit de faire très attention. Ouart me résume en trois lignes tout le système que j’essaie de décrire : la puissance de ces gens dépend du secret, en levant le secret vous les mettez en danger. Donc déjà, pas question d’aller à Canossa en allant voir des gens qui me menacent. Tu aurais pu demander à Djouhri de te raconter son enfance à Sarcelles. J’ai estimé avoir plus de chances de le cerner en étant libre. Il y a déjà eu des articles sur lui, et à chaque fois droit de réponse et parfois procès. Il dit non sur tous les points, je le sais d’avance.

Une rumeur circule : Péan s’est fait instrumentaliser par Frédéric Péchenard (directeur général de la police nationale depuis 2007) et Alain Bauer (criminologue et ancien grand maître du Grand Orient de France). J’ai l’habitude. On dit aussi que c’est une commande d’Anne Méaux (conseil en communication de plusieurs dirigeants du CAC 40, d’Eric Woerth et du gouvernement tunisien sous Ben Ali – ndlr). Je lui ai téléphoné pour la féliciter. Péchenard, je l’ai vu une fois, pour l’avertir que j’étais menacé. Et lui ne m’a rien dit. Bauer, je l’ai rencontré une fois, au Grand Orient, où il m’a insulté à cause de mon livre sur Le Monde. Dans Le Point, Djouhri prétend que ta source principale serait Ziad Takieddine (homme d’affaires franco-libanais, rival de Djouhri). C’est facile de vérifier dans le livre à quel moment je vois Takieddine. C’est dans le chapitre sur Dominique de Villepin (p. 241). Je le vois en août, le livre était quasiment fini, il me dit : “Demandez donc au juge ce qu’est devenu l’argent du contrat Sawari 2”. (Vente par la France en 1994 de trois frégates à l’Arabie Saoudite pour 19 milliards de francs. 100 millions d’euros de “frais généraux exceptionnels”, c’est-à-dire de commissions, payés par l’Arabie, ont disparu – ndlr). C’est la seule fois où j’ai vu Takieddine. Qu’est devenu cet argent ? J’attends la réponse (du juge Van Ruymbeke – ndlr). Ce livre dont Djouhri est le héros démarre par l’affaire Clearstream, décidément la matrice de beaucoup de choses. Au début, comme dans toutes mes enquêtes, je ne savais pas où j’allais. Je tire les fils d’une pelote. Je connaissais Gergorin depuis 1985, je voyais un grand stratège d’EADS, gros QI, pas mal parano, un côté Nimbus. Mon idée était de me servir de Clearstream comme d’une plaque sensible pour raconter l’histoire de la corruption en France depuis vingt ans. J’ai revu Gergorin une vingtaine d’heures et le déclic a été le constat que les trois personnages principaux de l’affaire (Gergorin, Van Ruymbeke et le général Rondot), au lieu de jeter les faux listings Clearstream, à la poubelle, les considèrent comme plausibles. Rendez-vous compte : le stratège d’EADS, le grand juge de l’affaire des frégates de Taïwan au courant des rétrocommissions, et le super-espion qui a arrêté Carlos au Soudan, ne sont pas choqués ! C’est ça le déclic conceptuel, au départ, je ne connaissais même pas le sujet du livre. J’ai tournicoté longtemps : mon premier rendez-vous avec Gergorin remonte à août 2009, je signe le contrat en janvier 2011. Le bouquin suit deux lignes, celle des grandes affaires (frégates de 90-91, Karachi, Elf, Angolagate), les grosses corruptions, ces batailles extraordinaires 21.09.2011 les inrockuptibles 19

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entre les écuries présidentielles Chirac et Balladur, d’une extrême violence, et ce fil rouge que petit à petit je découvre, le fil Djouhri. D’où l’oscillation du livre entre ces deux pôles, et un plan bizarre, sur lequel on me critique et qui de plus m’oblige à me mettre en scène, car je dois raconter les choses comme je les ai vécues. A mesure de l’enquête une figure émerge et te fascine, celle de Djouhri. Pourquoi lui ? Qu’a-t-il de plus que les autres ? Tu écris : “Dans les annales de la République, son cas est exceptionnel sinon unique.” Je chemine dans ces milieux depuis longtemps. J’en ai vu beaucoup. Je suis fasciné par ce type de personnage, plus que par les gens lisses. Il y a plus à raconter, ils sont romanesques. A la fin des années 70, je m’intéressais à Akram Ojjeh, Adnan Khashoggi, Samir Traboulsi, vizirs de l’ombre, intermédiaires des grands contrats d’armement et pas seulement. Ils viennent du Moyen-Orient, de bonne famille, ont fait des études, parlent arabe et français, à cheval entre deux cultures, passerelles entre la France et les émirs du pétrole… Alors que Djouhri sort de la banlieue nord et ne parle pas arabe. Voilà. C’est pas parce qu’il s’appelle Djouhri qu’on peut le rattacher au MoyenOrient ! C’est un mec de Sarcelles. Avant moi, il n’était pas totalement inconnu. Il y avait eu des papiers, de Renaud Lecadre dans Libé, Ariane Chemin et Marie-France Etchegoin dans Le Nouvel Obs. Le plus intéressant, c’est le début de son parcours. Il part de rien, commence dans le Faubourg-Montmartre, vit la fin des frères Zemmour, les grands truands de l’époque, avec des gars nommés David les Yeux bleus et Jojo le Fou. J’ai trouvé beaucoup de traces. Des interrogatoires de police. J’ai sur sa jeunesse une pile de papiers, je ne crains rien sur le plan juridique. Sur cette première période, il laisse des traces. Après, plus rien. Des papiers et des témoins. Attends, ça me passionne, je n’avais jamais travaillé dans ce milieu-là, j’ai retrouvé pas mal de ses ex-copains. Ils m’ont raconté. Y compris un mec qui a fait seize ans de prison. Il m’a dit cette phrase : “Djouhri, c’est un mec qui casse les marches.” C’est-à-dire ? Une fois qu’il est monté, il oublie les gens qui l’ont aidé.

Rapho/Gamma

“on ne travaille plus pour la France, mais pour sa pomme. On passe de servir à se servir”

Henri Konan Bédié, ex-président de la Côte d’Ivoire puis membre du Conseil constitutionnel, avec Claude Guéant et Robert Bourgi, octobre 2008

Des gens qui aujourd’hui lui en veulent un peu. Qui lui en veulent beaucoup. Depuis qu’on parle du livre, des gens m’appellent. Des gens que je n’ai pas rencontrés et qui me racontent des histoires. Des histoires encore plus fortes. J’ai reçu ce SMS, lisez… Djouhri participait à des braquages de bijouteries et de magasins, mais il ne “montait” pas (“monter” : entrer dans la boutique, arme au poing. Celui qui ne “monte” pas reste à l’arrière, s’occupe du butin, répartit l’argent – ndlr). D’après ses copains, il n’est “monté” qu’une fois. Ils racontent comment il prenait l’argent, pour le placer, mais ils n’en voyaient plus la couleur. Comment dans les boîtes au niveau de la tchatche il était meilleur qu’eux. Que son grand héros c’était Alexandre le Grand. Pas évident, à Sarcelles, d’avoir Alexandre le Grand comme héros ! Du coup, il change son prénom, en fait, il s’appelle Ahmed. La chair de ces chapitres m’a été donnée par ses ex-potes, l’armature par les fiches de police. Toujours dans Le Point, Djouhri t’accuse d’affabuler et de le diffamer. Heureusement qu’il le dit ! Tu crains qu’il t’attaque en justice ? Normalement, vu ses accusations… On verra. Je le cite : “Je n’ai évidemment pas assuré le financement du divorce de Nicolas Sarkozy”, comme tu l’écris (p. 398). Il est dans son rôle et moi dans le mien. On me l’a raconté et je prends mes précautions. Même des gens de la Firme (l’équipe de campagne de Nicolas Sarkozy en 2007 – ndlr) l’ont raconté.

La dernière phrase de ton livre est une citation de Djouhri : “Je les tiens tous par les couilles.” Il réfute. Cette phrase est formidable car elle résume tout : s’il est aussi puissant, c’est qu’il connaît les secrets de la République. L’extraordinaire, c’est que lui-même m’a envoyé des gens. Pour te parler ou pour te menacer ? Les deux. Je n’ai pas pris les menaces très au sérieux. J’ai prévenu Péchenard, mais au fond j’ai mis ça sur son côté méditerranéen. Puis j’ai vu des gens très proches de lui. Notamment un qui voyait Djouhri avant de me rencontrer, et aussi après, et je le savais. En somme, Djouhri t’as pisté pendant toute ton enquête. Complètement. Le gars me le disait, en plus. Qu’il rendait compte de nos conversations à Djouhri. Et à Guéant. On retrouve Djouhri en 2003 dans une affaire étonnante, le projet Miksa, la vente d’un système de défense à l’Arabie Saoudite pour 7 milliards d’euros. Tu racontes (p. 194) comment deux factions s’affrontent au sommet de l’Etat pour piloter le dossier et ses “dérivations financières”. Djouhri joue dans le camp Villepin-Chirac, qui se castagne avec le team Sarkozy-Guéant. Tous font des allers-retours en Arabie, des voyages secrets qu’ils essaient de cacher aux autres. Et ça à l’intérieur d’un même

“désormais, ceux qui trafiquent avec Djouhri ne pourront plus faire comme s’ils ne savaient pas”

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Dessons/JDD/Sipa

Ziad Takieddine, chez lui en 2010, principal rival en affaires d’Ahmed Djouhri

gouvernement ! Le ministère de l’Intérieur contre le Quai d’Orsay ! Ce qui pose une autre question : comment Djouhri, hier allié de Villepin, se retrouve-t-il aujourd’hui intime de Sarkozy-Guéant ? Mais d’abord Miksa… Oui, c’est un des trucs qui m’a le plus étonné. Quand on plonge dans l’affaire Miksa, c’est extraordinaire. La violence des rapports entre les deux camps. Tout remonte à 1995, quand Chirac élu président entreprend de casser le trésor de guerre du clan Balladur. Chirac pense que le trésor vient des rétrocoms des projets Sawari 2 et Miksa. Ça dépasse l’entendement. Il y a tentative d’assassinat sur Takieddine, qui roule pour SarkozyGuéant. On a pu penser un moment que Takieddine affabulait, on sait aujourd’hui par des documents publiés par Mediapart que c’est vrai. Au passage, vous savez comment ces documents sont arrivés chez Mediapart ? Les gens qui font dans le secret devraient faire plus attention aux problèmes de cœur. C’est madame Takieddine qui a balancé, dans le cadre de son divorce. Les documents Mediapart sortent de la clé USB de madame Takieddine branchée sur l’ordinateur de Takieddine ! A cause d’une bisbille sur l’indemnité de divorce. C’est ça. Takieddine a bien reçu un gros coup derrière la tête. Ça illustre la violence au sein de la droite. Impossible de comprendre l’affaire Clearstream si on n’y juxtapose pas l’affaire Miksa. L’enjeu : Miksa devait rapporter 350 millions en coms. Soit 5 % du montant du contrat de 7 milliards. C’est fou de constater que les hommes politiques, au fond, pensent que celui qui

a le plus d’argent a plus de chances de remporter une présidentielle. Comment Djouhri, chiraquien, se fait-il par la suite accepter par Sarkozy, qui a pourtant la rancune féroce ? Détail amusant : c’est Hervé Morin, alors ministre de la Défense, qui te rapporte cette phrase de Sarkozy sur Djouhri en 2006 : “Djouhri, s’il ne vient pas à Canossa, une balle entre les deux yeux !” Oui, c’est Morin. Il ne le conteste pas. Comment Djouhri se réconcilie avec Sarko, là, je n’ai pas tous les détails. Ce qui est sûr, c’est que Sarkozy a trouvé les arguments pour le persuader de basculer. A moins que ce ne soit Djouhri qui ait trouvé les arguments pour persuader Sarkozy qu’il pouvait lui rendre des services. Qu’il valait mieux l’avoir avec soi que contre soi. C’est vrai des deux côtés. Jusque-là, je comprends. Là où je ne comprends pas, c’est comment Djouhri a pu rester ami avec le pire ennemi de Sarko : Villepin. Que Sarko ait accepté de fréquenter Djouhri dont l’ami le plus proche s’appelle Dominique de Villepin. En pleine affaire Clearstream ! En plus. J’en suis réduit comme tout le monde à des hypothèses. Djouhri a tout fait pour réconcilier les deux hommes. Au début de mon enquête, quelqu’un m’a raconté que Djouhri l’avait contacté pour qu’il convainque des chefs d’Etat africains de persuader Sarkozy de se réconcilier avec Villepin. Quel détour ! Non. C’est un circuit court… Tu parles “d’hypothèses”. Lesquelles ? La première, c’est que Nicolas Sarkozy, et Guéant savent beaucoup de choses sur Djouhri. Takieddine me l’a confirmé. 21.09.2011 les inrockuptibles 21

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“Djouhri fréquente à la fois Villepin et Guéant, un exploit en soi” Guéant, justement. Dans Libé vendredi dernier, il assure ne rien savoir sur le passé de Djouhri. Ce qui provoque la stupeur des journalistes : comment le premier flic de France peut-il être ignorant à ce point ! C’est pas sérieux. Guéant sait tout. J’apporte sur ce point un élément dans mon livre. Au cas où il aurait tout oublié, au cas où le vent aurait dispersé ses papiers sur son bureau, Frédéric Péchenard lui fait un rapport précis sur Djouhri. Il ne l’aurait pas lu ? Non, dans Libé, Guéant fait preuve d’un culot monstre. Au lieu de nier, il aurait pu se contenter d’un “no comment”. Comment imaginer qu’au sommet de l’Etat on ne se renseigne pas sur un visiteur du soir ! Quelqu’un dont on dit qu’il “travaille pour la France”. Ne pas se renseigner serait une faute professionnelle énorme. Si on prend du recul sur l’histoire de la corruption en France, la Ve République semble se diviser en deux époques. La première, sous de Gaulle, où les grands serviteurs de l’Etat sont encore intègres, et puis la suite. Ça bascule quand et pourquoi ? Ça bascule sous Pompidou. La notion du bien commun est très répandue après-guerre, encore sous de Gaulle, et ça dérape petit à petit. Au début, les grands commis de l’Etat, les énarques, ne pensent pas à pantoufler, à filer dans le privé. A s’enrichir. L’héritage moral du Conseil national de la Résistance s’affaiblit peu à peu. L’explosion finale, je la situe à la fin des années 80, avec la mondialisation, le reaganisme, où les élites se convertissent au néolibéralisme et à l’argent-roi. A partir de là, l’énarque vise à devenir patron du CAC 40. Djouhri n’aurait pas pu exister dans une autre période. Au fond, jusqu’à Chirac, le Président et le gouvernement maintiennent l’Etat-providence, le paravent social. Mais ce n’est plus qu’un décor car derrière, dans la haute fonction publique, on a basculé depuis longtemps dans le reaganisme et l’enrichissement personnel. On ne travaille plus pour la France, mais pour sa pomme. On passe de servir à se servir. Djouhri n’aurait pas acquis son statut actuel dans les années 70 ou même les années 80. Djouhri n’est pas énarque… Mais il est dans l’ambiance. Et il est unique. Il n’y a qu’un Djouhri. Grâce à son talent. Il faut quand même le dire, en dépit de tout. Quelle ascension ! Quelle intelligence !

Il me fait penser au Vautrin de Balzac, qui part d’en bas et arrive en haut par sa seule intelligence. Un Vautrin d’aujourd’hui. Tout à fait d’accord. Sauf que Vautrin finit chef de la police, alors que l’avenir de Djouhri, après ton livre… Tu le sens comment l’avenir de Djouhri ? Incertain. Je vais vous lire, parce qu’elle résume tout Djouhri et tout mon livre, la lettre que m’a envoyée pendant mon enquête Patrick Ouart, l’ancien conseiller juridique de Nicolas Sarkozy. Ouart m’écrit : “Compte tenu des protagonistes en cause, de leur mentalité, je ne peux que vous recommander la plus grande prudence. Leur système ne vaut que dans le secret, même si le principal intéressé est souvent ostensible, et vous le mettez en danger.” Le mettre sur la place publique change tout pour lui. Sa reconversion n’est pas évidente. Certes il a beaucoup d’argent, je suis tranquille pour lui, mais sa fonction exercée sous deux présidents, depuis 1995, il va la perdre parce que les gens auront peur. Voyez Guéant qui fait comme s’il ne savait pas. Désormais ceux qui trafiquent avec Djouhri ne pourront plus faire comme s’ils ne savaient pas. Pourquoi, trois jours avant la sortie de ton livre, Bourgi s’est-il mis à balancer sur la françafrique, notamment dans le JDD du 11 septembre. Il y a un lien avec ton livre ? Plusieurs choses. Première raison : ça faisait longtemps qu’il flirtait avec ça. Dans un documentaire sur France 2 (Françafrique, 50 ans sous le sceau du secret, diffusé les 9 et 16 décembre 2010), Bourgi a déjà balancé l’histoire du Pavillon de musique (dans le jardin de Matignon – ndlr). Le Pavillon de musique, il l’a là ! Qu’un mec, Villepin, de qui il a été très proche, lui dise qu’il sent le soufre, que l’argent de Bongo pue, l’a humilié. Bourgi connaît Villepin depuis 1997, depuis le soir de l’enterrement de Jacques Foccart, il a pris la suite de Foccart comme “Monsieur Afrique”. Jusqu’à ce jour de septembre 2005 où Villepin le convoque à Matignon, et, dans le Pavillon de musique, met fin à leurs rapports. Il n’a pas encaissé. Maintenant, le timing des révélations. Pourquoi maintenant ? Je le connais bien, Bourgi, depuis vingt ans, il m’a apporté des infos. Pour ce livre, je l’ai revu trois fois. Il m’avait bien sûr raconté le Pavillon de musique, jusqu’en juillet dernier, où je lui dis : “Ecoute, Robert, faut que tu m’en dises plus là, l’argent de Bongo, tout ça…”. Il répond “Allez, on y va !” Il me balance des trucs. Tellement gros que j’ai la trouille.

Sans compter que mes avocats ne veulent pas en entendre parler. Alors, je dis à Bourgi : “Faut que tu me signes une lettre qui authentifie tout ça. Je soussigné, etc. Pour mes avocats.” Il me signe la lettre (je suis convaincu qu’il n’a pas fait ça sans parapluie). Il y a deux semaines, Laurent Valdiguié, le rédac-chef du JDD, fait tout un cirque avec Fayard pour pouvoir lire mon livre avant parution. On le met dans une arrière-salle chez Fayard, il le lit en un après-midi. Il trouve vite ce qu’il y a de plus chaud, les quatre pages (pp. 324-328 – ndlr) où Bourgi parle des tam-tams. Des djembés remplis de billets, ultra-lourds, en 2002, qui arrivent à l’Elysée… Ça, ça cogne. Parce que tout le monde peut le visualiser : des gars en train de porter des djembés dans la cour de l’Elysée. Tandis qu’on ne peut pas visualiser les rétrocoms des frégates de Taïwan. Donc il fait quoi Valdiguié ? Il obtient une interview de Bourgi, pour s’assurer que c’est vrai, et compléter. Là ce qui est bizarre c’est que Bourgi va plus loin. Je peux comprendre son côté exubérant, mais ensuite on le voit partout, TF1, BFM, Europe 1. Tu ne serais pas par hasard vexé qu’il ne t’ait pas tout dit à toi ? Non, je ne suis pas vexé. Je ne tenais pas vraiment à cette histoire de mallettes africaines pleines de billets, c’est symbolique mais c’est old-school. Comme les enveloppes kraft de Liliane Bettencourt. On n’est plus du tout dans ces zones-là. Les mallettes chiffrent à vingt millions de dollars, ce n’est pas rien, mais, rien que dans l’affaire des frégates, la France a été condamnée à rembourser 475 millions d’euros de commissions : on n’est plus dans le même ordre de grandeur. Normal que Bourgi passe sur toutes les antennes, c’est un bon client. Sans compter que s’il accable certains, comme Villepin, du même coup il rend service à d’autres. En tout cas il a cannibalisé mon livre. Insinuerais-tu qu’en haut lieu on l’inciterait à se répandre ? Non, je ne vais pas aussi loin. J’ai juste du mal à comprendre. Un vrai feu d’artifice qui va jusqu’à accuser Le Pen. Soit il est “encouragé”, soit il pète un câble… Peut-être les deux. Je ne sais pas. recueilli par Bernard Zekri et Léon Mercadet La République des mallettes – Enquête sur la principauté française de non-droit de Pierre Péan (Fayard), 484 pages, 21 €

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Francois Guillot/AFP

Au 20 heures de TF1, dimanche 18 septembre

une ambition différée Après son explication sur TF1, Dominique Strauss-Kahn a laissé la porte ouverte à un possible retour en politique. Sans calcul et en prenant le temps, promettent ses amis.

J  

e ne suis candidat à rien (...). Je vais prendre le temps de réfléchir. Mais toute ma vie a été consacrée à essayer d’être utile au bien public et... on verra.” Silence. Paupières fermées. Au 20 heures de TF1, devant plus de 13 millions de téléspectateurs, un record d’audience pour la chaîne privée depuis les émeutes urbaines de 2005, l’ex-patron du FMI a laissé la porte ouverte à un retour en politique. “Ça dépendra, pour une partie, des circonstances, commente un proche de DSK, et pour une autre de ce qu’il aura envie de faire.” En rien, il n’a donc renoncé à intervenir sur la scène publique si les conditions se présentent. “Avec la clôture des poursuites pénales américaines, poursuit ce même soutien, il retrouve un avenir possible. A un moment, il n’avait même plus d’horizon !” Comme Alain Juppé, il y a quelques années, après ses démêlés judiciaires. Le chiraquien était alors enterré par tous les siens. Aujourd’hui, il est plus populaire que jamais dans sa famille politique. Alors quel futur pour DSK ? “Les Français ont une relation passionnelle à lui”,

“ministre, cela paraît difficile”, estime un de ses amis, “car il avait un autre destin”

commente un de ses proches, le socialiste François Kalfon. “Il fallait dépassionner cette relation faite de tous les excès, d’où la nécessité qu’il s’explique. Il fallait purger tout ça comme on purge un radiateur quand on arrive dans une maison. Au début, il reste des bulles d’air dans la machine, ça bloque, il faut faire refonctionner le système. Ensuite, cela prend du temps pour que la température soit équilibrée dans toutes les pièces.” Laisser du temps au temps… Et voir si l’opinion publique peut accepter le retour de DSK sur la scène publique. Dimanche soir, après son intervention sur TF1, l’ex-patron du FMI s’est retrouvé avec une dizaine d’amis dans le Quartier latin. Il s’est enquis de leurs premières réactions. Comme un échantillon de ce que le grand public pouvait penser. Mais celui qui a reconnu avoir voulu “être candidat” à la présidentielle ne sème plus de petits cailloux sur sa route. Pour le reste, il verra. “Mais il n’a pas annoncé qu’il se retirait de la vie politique”, complète son ami Christophe Borgel. “Il ne veut pas être dans ce rapport : j’ai déconné, on m’a attaqué. Eh bien, qu’ils se débrouillent ! Ce n’est pas son genre.” Et de poursuivre : “S’il pense qu’il peut être utile à la victoire de la gauche, peut-être qu’il pourrait intervenir. Mais lui-même n’en sait rien pour le moment. Et il n’a pas l’intention de s’exprimer tous les matins, ni de refaire une émission dans les prochaines semaines. Ce qui importe, c’est la victoire de la gauche.”

Dès lors, il sera présent à la primaire du PS pour voter dès le premier tour, le 9 octobre, à Sarcelles. Ensuite “on verra”, comme le dit DSK. Pour lui, “on voit plus un engagement public même si on ne peut présager pour le moment la forme que ça prendra”, commente François Kalfon. “Ministre, cela paraît difficile”, estime un autre de ses amis, “car il avait un autre destin”. Mais si jamais l’après-primaire se durcissait, si Nicolas Sarkozy se refaisait une santé, si les attaques de la droite se multipliaient à l’égard du candidat PS et si l’opinion publique lui pardonnait, qui sait si DSK n’interviendrait pas plus clairement dans la campagne. Certes, beaucoup de si… D’ici là, avec Anne Sinclair, DSK part à Marrakech pour être tranquille. Car à Paris, entouré d’une nuée de paparazzis, l’ex-patron du FMI a du mal à être libre de ses mouvements. Au lendemain de son retour en France, il s’est rendu dans un magasin d’informatique du XIIe arrondissement. Du banal pour le quidam. Un événement pour lui, vue l’agitation médiatique que cela a suscitée. Comme tout geste de sa vie quotidienne. A tel point qu’il a envoyé à ses voisins du 13, place des Vosges un petit mot pour s’excuser de la gêne occasionnée. Une manière de se faire discret et de ne pas gêner avant d’essayer de revenir… par la grande porte. Marion Mourgue 21.09.2011 les inrockuptibles 23

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jamais flambeur, Mehdi était un passionné, un érudit

l’adieu à Mehdi Producteur de rap prodige et pillier de la scène electro française, DJ Mehdi est mort accidentellement la semaine dernière, à Paris. Il avait 34 ans.

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l était né à Asnières, dans le 92, en 1977. A 14 ans, il couchait ses premiers instrumentaux hip-hop sur cassette, pour le compte d’un des groupes mythiques du rap français, Ideal J (auquel appartenait aussi Kery James). “J’enregistrais des rythmiques sur une première cassette que je repassais en ajoutant des boucles, et je réenregistrais le tout sur une deuxième cassette : c’est un système que j’avais trouvé pour me passer de sampler”, expliquait DJ Mehdi aux Inrockuptibles en mars 2002, à l’occasion d’un

numéro dont il faisait la couverture pour la sortie de son premier album solo, (The Story of) Espion. Mehdi Favéris-Essadi, c’était son nom, était un petit génie, l’un des enfants prodiges de la musique française. Son parcours inspirait le respect. Il s’est achevé tragiquement le 13 septembre, chez lui, après l’effondrement accidentel d’un puits de lumière en Plexiglas. Agé de 34 ans à peine, Mehdi était un musicien hors pair, une pointure du milieu hip-hop, passé, avec une grâce inouïe, et son humilité coutumière, du côté de l’electro.

Après avoir produit des instrus pour le gratin du rap français (Idéal J donc, avec deux disques dingues, Original MC’S sur une mission en 1996 et Le combat continue en 1998, mais aussi 113 pour qui il produisit Les Princes de la ville en 1999, Mafia K’1 Fry – de Karlito à Manu Key en passant par Kery James –, Rocé, Akhenaton et Booba – à qui il offrit sans doute l’une de ses meilleures prods, Couleur ébène), Mehdi s’était en effet progressivement tourné vers les machines et l’électronique. Son album (The Story of) Espion, publié sur le label Espionnage

qu’il avait lui-même fondé, était le symbole de cette avancée irréversible. On y entendait encore des beats hip-hop, on y découvrait Diam’s, certes, mais Mehdi semblait surtout avaliser sur ce disque sa conquête electro à venir. C’est d’ailleurs sur Ed Banger, le label de son ami Pedro Winter, qu’il sortit en 2006 son deuxième essai, Lucky Boy, avant de réaliser de nombreux singles et mixtapes ainsi que le récent projet Carte blanche en 2010 – un hommage à la house de Chicago qu’il partageait avec l’Anglais Riton. Avec Zdar et Boombass de Cassius (qu’il connaissait depuis l’époque MC Solaar), mais aussi Justice, Mehdi appartenait au prestigieux Club 75 et représentait l’electro parisienne dans le monde entier. Jamais flambeur, Mehdi était un passionné, un érudit. L’un des rares avec qui vous pouviez évoquer NTM, Miles Davis, Jay-Z, Cream, Marvin Gaye ou John Lennon dans la même discussion sans passer pour un extraterrestre. “Je suis chanceux : j’ai la capacité d’être ému et touché par des musiques différentes”, expliquait-il aux Inrocks en 2002. Cette chance était surtout la nôtre. La disparition de Mehdi, aussi tragique que brutale, va certainement nous le faire comprendre encore plus dans les mois et les années qui viennent. Mehdi laisse derrière lui une œuvre irréprochable, et un trou béant dans la musique d’ici. Pierre Siankowski photo Philippe Garcia

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Berlusconi en prière Le 14 septembre, en plein vote du plan d’austérité, le Cavaliere semblait se recueillir au parlement italien. Pas de bunga bunga avant la prière du soir ?

la lumière et l’austérité Pris à la Chambre des députés, ce cliché ressemble à un tableau du Caravage. Clair-obscur, mouvements gracieux et atmosphère tendue, la photo donne à voir un moment particulier, sans retour, comme beaucoup des tableaux du maître. Que fait Berlusconi ? Et que se passe-t-il ici ? Concrètement, ce jour-là, il est question du vote du plan d’austérité de 54,2 milliards d’euros. Objectif : redresser la barre du pays

sous pression des marchés et réduire la dette italienne qui s’élève à 1 900 milliards d’euros. Pour mémoire, c’est dans cette même Chambre que, il y a trois ans et demi, Berlusconi fraîchement (ré)élu président du Conseil prononçait son discours de politique générale. Il était alors question de “relever l’Italie”, “avec l’aide de Dieu et (aussi) d’un peu de chance”. Peut-être aurait-il fallu en sus un peu de compétence et d’honnêteté ? Et moins de putes aussi.

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la commedia dell’arte

Alberto Pizzoli/AFP

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le coup de grâce de Madonna Cohérent, Berlusconi affirme ne pas vouloir prétendre à un nouveau mandat lors des élections législatives de 2013. Il aurait de toute façon peu de chances de retrouver son poste de président du Conseil car son cas semble, enfin, désespéré en Italie. Sa cote de popularité s’est en effet effondrée, pour atteindre un minimum historique de 24 % en septembre. Idem pour le gouvernement, qui enregistre aussi son plus mauvais résultat avec 19 % de satisfaits. Preuve que tout s’effrite pour l’homme à la tête de cire (qui semble de plus en plus sorti du film La mort vous va si bien) : interrogée sur Silvio lors de la Mostra de Venise, Madonna herself se référait à un article publié en juin dans The Economist. L’hebdomadaire le décrivait comme “l’homme qui a dupé tout un pays”, un “désastre” qui allait “hanter l’Italie dans les années à venir”, notamment en raison de ses frasques sexuelles, de ses “ruses financières” et de “son mépris total pour la situation économique de son pays”. Hey, Silvio, quand même la Madone nous abandonne, il ne sert plus à rien de prier. Diane Lisarelli

On connaît les talents d’acteur de Berlusconi. Troupe de stand-up à lui tout seul, le président du Conseil est passé maître dans l’art des barzellette, ses blagounettes de mauvais goût. Quand il est sérieux, il n’hésite pas non plus à en faire des tonnes, comme le 11 septembre, quand il déclarait à la RAI, lors de la soirée commémorant les attentats : “J’ai vu comme tant de monde à la télévision ce qui se passait, et je me suis mis à pleurer sans pouvoir m’arrêter.” Ici, Berlusconi prie-t-il pour expier ses péchés ? Se repentir de tout le mal qu’il a fait au pays ? Ou pour demander au petit Jésus de lui garder ses linguine alla vongole de midi au chaud ? Mystère. Reste que le sort de l’Italie ne semble pas tant lui tenir à cœur. Selon des écoutes téléphoniques récemment rendues publiques par une agence de presse italienne, Silvio aurait déclaré en juillet : “Dans quelques mois, je m’en vais pour m’occuper de mes oignons, ailleurs, je m’en vais de ce pays de merde qui me donne envie de vomir.” La classe.

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BoxViolet Ce duo sexy et électrique de Californie s’est invité au prochain Festival Les Inrocks Black XS. La relève des Kills ?

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n Californie, leur manager a décidé il y a un an d’envoyer Margot Paige et Luke Ehret à Londres, pour se frotter en quelques mois d’apprentissage forcené à son circuit des concerts et de la hype. Mais l’appel de l’océan, du Pacifique à la Manche, a été trop fort : le duo BoxViolet s’est enfui à Brighton. C’est là, par un incroyable concours de circonstances (un CD-R laissé chez un coiffeur !) que l’on a découvert leur rock aussi éthéré que furieux, ignare de la mesure, de la retenue. Dansantes, pop et pourtant tranchantes, menaçantes, ces chansons ont marqué d’entrée, comme une Blondie 2.0. On a alors

immédiatement convoqué le duo au prochain Festival Les Inrocks Black XS : impossible de garder pour soi un secret aussi vaste, à l’évidence destiné à la foultitude. Car si une de leurs chansons s’appelle Star Stuff, il faudra surtout en retenir “star” : dans les rues de Brighton, on se retourne déjà sur le passage de ce couple à la beauté infernale. On n’imagine pas ce que ce sera quand leurs amples refrains sortiront enfin au grand jour. JD Beauvallet Festival Les InRocKs Black XS le 6 novembre à La Cigale avec Sebastian, Django Django, Alex Winston et Sound Of Rum, www.boxviolet.com

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Compagnie Bouche à bouche

retour de hype

Scarlett Johansson

retour de bâton

hype

buzz

pré-buzz

Sarah Palin et Glen Rice

“je suis à découvert parce que j’ai trop cité Beckett”

“banane-ketchup au petit déj, kesskya ?”

“Francky Vincent, le restaurant”

Orelsan

Nuit blanche le salon Fais-le toi-même

Godard en 3D

l’Australie

“l’homme est un relou pour l’homme” “l’application iPhone : Lana Del Rey ou un canard”

Arrested Development, le film la relaxe de Brice Hortefeux les smartphones

Nuit blanche La dixième édition de Nuit blanche (1er octobre) sera “classe sans être élitiste”, a déclaré Bertrand Delanoë. OK, ça roule. Scarlett Johansson Les autoportraits en pieds de l’actrice à oilpé ont affolé le monde entier. Fais-le toi-même 4e édition du salon consacré au do it yourself les 24 et

25 septembre. C’est à Lille et c’est cool. L’Australie, on y lance des passeports avec une option “x” pour les transgenres. “Banane-ketchup au petit déj, kesskya ?” Petit point sur les envies de femme enceinte de Beyoncé : Oreo-cornichons, crèmes glacées-sauce chili pimentée et bananes au ketchup. D. L.

billet dur

Esby

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her Denis Seznec, Alors comme ça on t’a vu l’autre dimanche aux Journées d’été de Marine Le Pen à Nice ! Bon si j’en crois tes justifications vaseuses à L’Express, qui révéla l’info, tu étais juste là en simple curieux, invité par ton ami maître Gilbert Collard, mais tu ne partages en rien, évidemment, les idées du FN. C’est bien connu, on trouve plein de végétariens au congrès de la boucherie et les amateurs de vivisection se pressent chaque année aux portes ouvertes de la SPA, gros malin. Toi, ton combat unique et obsessionnel, c’est la révision du procès dont fut victime ton grand-père Guillaume. Tu as raison d’aller plaider cette noble cause chez les héritiers de ceux qui envoyèrent le capitaine Dreyfus aux galères, certains sans doute d’y trouver, outre l’autre Collard, une grande fraternité d’humanistes

pétris de vérité et de justice. Cela étant, si tu voulais juste entendre parler de révision, c’était pile le bon endroit, car en regardant autour de toi dans les travées de cette sympathique réunion dominicale, des révisionnistes tu aurais pu en trouver des tas. A propos de l’apartheid, des chambres à gaz, de la torture en Algérie, du 11 Septembre, ce complot sioniste, n’est-ce pas, dont on célébrait justement ce jour-là le dixième anniversaire. Bref, un vrai catalogue de la révision en relief. Sans parler des amis de la peine de mort, les mêmes qui à l’époque de ton aïeul auraient milité pour son raccourcissement sans autre forme de procès. Non, vraiment, on peut dire qu’avec ton concours, celui d’Yves Bertrand et l’enrôlement du souverainiste Paul-Marie “la nuit des longs” Coûteaux, il commence à avoir fière allure, ce comité de soutien mariné par super Collard. Je t’embrasse pas, j’ai des révisions d’histoire. Christophe Conte

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Hadj/Sipa

brèves un forfait internet social à 4 euros Numericable propose un forfait à 4 euros par mois, avec haut débit, possibilité de regarder les chaînes de la TNT et de recevoir des appels. L’offre est réservée aux résidents de logements collectifs dont les bailleurs sociaux et syndics de copropriété signeront un accord avec Numericable, et aux collectivités locales qui signeront un accord avec l’opérateur. Numericable couvre actuellement un tiers du territoire. Pendant ce temps, le gouvernement négocie un tarif social à 20 euros par mois. Allemagne vs Facebook L’an dernier, Ilse Aigner, ministre en charge de la Consommation, avait invité les Allemands à se désinscrire de Facebook. Un appel un peu vain, le nombre de membres ne cessant de croître. Du coup, la ministre souhaite que les sites web gouvernementaux et administratifs n’utilisent plus le réseau social, afin de montrer l’exemple. Ilse Aigner est contre la politique de gestion des données personnelles du site communautaire. Windows 8 pour contrer l’iPad Microsoft a présenté son nouveau Windows, huitième du nom. Principale nouveauté, il convient aussi bien pour un PC que pour une tablette. Bill Gates espère ainsi concurrencer Apple et Google (Android) sur le marché des tablettes.

flip à l’AFP Inquiets pour leur indépendance, les personnels de l’AFP se mobilisent contre le projet de changement de statut proposé par un sénateur UMP.



a grève du personnel de l’AFP, le 15 septembre, faisant suite au vote de défiance de 88 % des salariés à l’encontre de leur pdg Emmanuel Hoog, relance une question sensible depuis au moins dix ans : celle de son statut, considéré comme obsolète. Datant de 1957, voté alors à l’unanimité par le Parlement, il serait, pour beaucoup, inadapté aux évolutions, à la fois juridiques et techniques, de l’environnement mondialisé de l’information. Le statut actuel de l’AFP (3 000 collaborateurs répartis dans 115 bureaux et 165 pays) lui interdit d’être directement subventionné par l’Etat. Mais ses concurrents, comme l’agence de presse allemande DAPD, qui a porté plainte devant la Commission européenne, lui reprochent de percevoir des aides d’Etat illégales à travers les abonnements souscrits par les pouvoirs publics français. La Commission européenne a ainsi demandé à la France de clarifier la nature des relations financières entre l’Etat et l’AFP. L’ancien pdg de l’agence, Pierre Louette, désirait déjà, en 2008, “toiletter” le statut, à la demande du gouvernement qui voulait la transformer en société par actions. Finalement abandonné, sous la pression des salariés de l’agence, inquiets de voir leur indépendance se réduire comme une peau de chagrin, le projet de changement est revenu sur la table ces derniers mois avec une proposition de loi du sénateur UMP Jacques Legendre dont le président Hoog s’est fait le porte-parole. Le texte incriminé vise notamment

“la porte ouverte au pire népotisme, au règne des copains et aux dérapages en matière d’indépendance” SNJ-AFP

à modifier la composition du conseil d’administration et à préciser la mission d’intérêt général de l’agence. Or la majorité des personnels de l’AFP s’est mobilisée contre le texte, au nom d’un rejet à la fois des méthodes désinvoltes de la direction (aucun débat interne n’a eu lieu) et de ses effets négatifs possibles. C’est à nouveau le risque de perte d’indépendance qui inquiète les personnels de l’AFP. Le SNJ-AFP souligne en particulier son désaccord avec les nouvelles règles du contrôle comptable, qui devraient se rapprocher du droit commun prévu par le code de commerce, mais surtout avec le changement de gouvernance prévu et la réorganisation de la composition du conseil d’administration. La proposition de loi prévoit en effet de coopter six personnalités connues “pour leurs compétences en matière de presse” (sans plus de précision). Pour le syndicat de journalistes, qui le répète depuis des mois, “c’est la porte ouverte au pire népotisme, au règne des copains et aux dérapages en matière d’indépendance et de liberté d’expression”. Face au mécontentement général, Emmanuel Hoog, en place depuis le printemps 2010 après être parti de l’INA, a assuré que “la direction de l’AFP rechercherait avec les pouvoirs publics une réponse claire qui puisse sécuriser de manière durable les financements publics de l’agence”, en se retranchant derrière la volonté de l’Etat, mais en cherchant aussi à apaiser le climat de tension. Derrière le bras de fer qui s’est installé entre les personnels, la direction de l’agence et la majorité UMP, se dessine aussi l’enjeu de la consolidation économique et éditoriale de l’AFP face à ses principaux concurrents, Reuters, Associated Press et Bloomberg. Jean-Marie Durand

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53,5 milliards de minutes

Reuters sur Dailymotion Les vidéos de l’agence d’information Reuters sont désormais diffusées quotidiennement sur Dailymotion. Les événements importants seront même retransmis en direct sur le site de partage de vidéos.

C’est le temps passé par les 140 millions d’Américains sur Facebook au mois de mai 2011. Facebook est de loin le site le plus chronophage aux Etats-Unis, devant Yahoo (17,2 milliards de minutes) et Google (12,5).

1 000 fois “Charlie” Mille raisons de se passionner pour l’histoire de Charlie hebdo qui sort un hors-série consacré à 1 000 unes du journal, percutantes et formidablement irrévérencieuses, parues entre 1992 et 2011.

nouveau “Monde” juste un slogan “Les mots justes, pas juste des mots” pour La Croix, “Des infos justes et pas juste l’info” pour France 2 : les slogans de deux campagnes de pub simultanées sont étrangement proches. Coïncidence, plaident les deux agences de publicité.

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Le Monde se met au goût de la presse anglosaxonne avec trois cahiers thématiques le week-end dès cette semaine – Sciences & techno, Sports & formes, Culture & idées – et un magazine sur le life style, calqué sur le modèle fin de semaine du New York Times.

court et bon Les formats courts ont la cote à la télé : après Bref sur Canal+, le prochain programme court de France 5, Dr Cac, réussit le pari d’expliquer l’économie et d’en rire. A ne pas rater dès le 3 octobre.

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Patrick Kovarik/AFP

Sur le plateau de France 2, le 15 septembre

primaire PS : enjeux et conséquences La course à l’investiture bat son plein. Elle se terminera par le scrutin des 9 et 16 octobre. Etat des lieux avec une interview de Martine Aubry, un portrait de François Hollande et un décryptage de la stratégie de Ségolène Royal.

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inq socialistes – Martine Aubry, Ségolène Royal, François Hollande, Arnaud Montebourg et Manuel Valls – et un radical de gauche – Jean-Michel Baylet – se présentent à la primaire pour la désignation du candidat socialiste à l’élection présidentielle du printemps 2012. Nul ne sait combien d’électeurs se déplaceront – 300 000 pour les plus pessimistes, quatre à six millions pour les plus optimistes ! Pour le PS, si un million de votants se déplacent, la primaire sera une réussite. Un candidat qui serait désigné par seulement quelques centaines de milliers de voix partirait sans réelle dynamique dans la bataille contre Nicolas Sarkozy. En 2006, quelque

200 000 militants PS avaient participé au scrutin remporté par Ségolène Royal. La primaire est ouverte à tous les électeurs inscrits sur les listes électorales avant le 31 décembre 2010. Ils devront, pour pouvoir voter, présenter leur carte d’électeur ou à défaut une pièce d’identité, s’acquitter d’un euro minimum pour les frais d’organisation et signer “l’engagement de reconnaissance dans les valeurs de la gauche”. Peuvent également voter les étrangers, même hors Union européenne, membres du PS ou du Mouvement des jeunes socialistes (depuis le 31 mai dernier au moins). Environ dix mille bureaux de vote seront ouverts dans toute la France, dans des lieux publics habituellement réservés aux

élections (écoles, salles communales, mairies). Les bureaux sont localisables sur un site spécialement dédié (www.lesprimairescitoyennes.fr). Le vote par internet ou par procuration ne sera pas autorisé, et seuls les Français de l’étranger pourront voter par correspondance. Une convention d’investiture du candidat désigné est prévue le 22 octobre. A l’inverse de ce qui s’était passé en 2006, lorsque Dominique Strauss-Kahn et Laurent Fabius, ses adversaires de la primaire, n’avaient pas rallié Ségolène Royal, tous les socialistes promettent cette fois le rassemblement derrière le vainqueur. Il vaudrait mieux, sinon le PS prendrait d’emblée le risque d’une quatrième défaite présidentielle consécutive… Hélène Fontanaud 21.09.2011 les inrockuptibles 35

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“je pense que je vais gagner” A quinze jours du scrutin qui départagera les six candidats, Martine Aubry est toujours devancée par François Hollande dans les sondages. Mais pour la maire de Lille, son programme, son image de femme d’expérience et de rassemblement feront la différence. recueilli par Hélène Fontanaud, Thomas Legrand et Marion Mourgue photo Rüdy Waks

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vez-vous aujourd’hui davantage d’assurances sur la participation à la primaire ? Martine Aubry – Il y a à l’évidence une très nette amélioration sur la connaissance de la primaire. Les Français savent maintenant que les socialistes leur font confiance pour le choix de la personnalité qui sera candidate à l’élection présidentielle. Maintenant, les modalités et les dates ne sont pas encore, me semblet-il, largement connues. Et donc vous êtes optimiste sur la participation ? On sent une grande attente. Les gens posent des questions, pas seulement sur l’organisation mais sur le fond, et manifestent leur intérêt. Peut-être aussi parce que la crise est là et qu’elle est profonde. Ils se demandent si un autre chemin est possible, si la politique a encore un sens. La crise pourrait-elle faciliter la mobilisation ? Non, je ne dirais pas cela, mais il y a une vraie demande de politique. Est-ce que l’on peut à nouveau prendre notre vie en main ou bien est-ce qu’on laisse faire les agences de notation, les intérêts

financiers, la spéculation ? Est-ce qu’il y a la possibilité pour un volontarisme, pour changer les choses ? Je crois que cela tient aussi au fait que le président sortant fait tout pour faire croire que, dans le fond, on n’a pas le choix. Or il y a une envie de comprendre, et donc une demande de politique et d’action. Cela me paraît très important en cette rentrée. Pour la primaire, ce sont à votre avis des gens politisés qui vont venir voter, provenant des réseaux, des partis, ou allez-vous réussir à toucher un public plus large ? C’est très difficile à dire. Il n’y a pas une personne sur dix que je rencontre qui ne me parle pas de la primaire, ce qui ne veut pas dire que ces mêmes personnes vont toutes aller voter. Avant l’été, c’était “Allez-y, on a confiance en vous, courage…”, etc. Maintenant, c’est “Dites-moi très clairement, il faut faire ceci, il faut faire cela, on est avec vous”. Mais en 2007, Nicolas Sarkozy a gagné justement sur le “tout est

“nous ne disons pas la même chose, avec François Hollande”

possible”, sur le retour du politique, sur le volontarisme. N’avez-vous pas peur de reprendre la même recette, de promettre au-delà de ce que vous pouvez ? Non. Je crois qu’il y a deux choses qui ne marcheront plus : le volontarisme résumé en une formule – la rupture – et quelques slogans comme “travailler plus pour gagner plus”, “la République irréprochable”… Les Français ne veulent plus de slogans dits avec force, le menton levé ; ils veulent de la cohérence, de l’explication. C’est la preuve d’une repolitisation… Oui mais quand vous abordez les problèmes économiques, vous expliquez souvent que ça ne peut se faire qu’au niveau européen… C’est suffisant comme réponse ? Je ne dis pas cela. Je dis : il y a d’abord une réponse nationale. Je suis d’ailleurs la seule à avoir fait des propositions précises au mois d’août pour dire au président de la République que la règle d’or ne réglait rien, que le sérieux, c’était d’agir tout de suite dans le budget 2012 pour que le déficit public soit réduit de dix milliards grâce à la suppression des niches fiscales et par une relance ciblée de la croissance. Pour moi, dans le prochain quinquennat,

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“les Français ne veulent plus de slogans dits avec force, le menton levé” 50 % des recettes doivent aller vers la réduction du déficit et 50 % vers le financement de nos priorités. Ce qui nous amène à rester dans les clous de nos engagements européens mais nous permet aussi de changer les choses. Je privilégie le redressement de l’économie, et donc la croissance, le pouvoir d’achat et l’emploi, l’accès de chacun à la réussite, c’est-à-dire l’éducation. Et puis, au-delà de l’action que nous pouvons avoir au niveau français, il faut une action européenne. J’ai trop vu les projets des socialistes français – auxquels j’ai participé – qui disaient qu’il fallait un changement pour l’Europe sans l’avoir préparé avec les autres pays. Or depuis trois ans, les socialistes européens, et j’y ai largement contribué, ont réussi à définir un projet commun pour l’Europe avec des mesures qui ont donné lieu à des propositions votées au parlement européen, comme la taxation des transactions financières. Vouloir être président de la République aujourd’hui, c’est bien sûr porter une politique pour la France, de sortie de crise, de l’après-crise, mais c’est aussi porter une ambition européenne. Concernant la réduction des déficits, certains au sein de votre majorité, comme Benoît Hamon, contestent un peu la manière. Qu’en pensez-vous ? J’entends la position de Benoît Hamon, mais en tant que candidate à l’élection présidentielle, je souhaite respecter les engagements de la France. On ne fera pas une politique ambitieuse et on ne changera pas de modèle si on n’est pas capable de réduire nos déficits. Je crois que Benoît Hamon est d’accord avec cela. Ce débat n’est-il pas un débat de campagne présidentielle plutôt qu’un débat de primaire entre socialistes ? C’est le même débat parce qu’encore une fois l’intérêt principal des Français, c’est l’assurance que l’on peut changer vraiment de politique. Bien sûr, après, dans la campagne présidentielle, il y aura un affrontement gauche-droite, mais si on ne leur démontre pas dès maintenant qu’un autre chemin est possible, pourquoi les Français viendraient-ils voter ? Pas seulement à la primaire mais aussi à la présidentielle. Je crois que la question qui se pose aux socialistes aujourd’hui n’est pas seulement comment gagner contre M. Sarkozy, mais quelle société on veut bâtir après. C’est cela le choix entre les candidats à la primaire, selon moi. Vous parlez beaucoup du changement

mais tous les candidats socialistes en parlent. Comment arriver à vous différencier les uns des autres ? Je crois que ça tient d’abord à la cohérence du propos. J’ai fixé des priorités dès le départ parce que nous sommes en période de crise économique et financière, des priorités qui sont pour moi celles qui engagent déjà un nouveau modèle et qui sont celles des Français. Quand je dis priorité à l’emploi, cela veut dire croissance, politique industrielle, valorisation des salariés, reconnaissance du travail. Quand je dis l’éducation, c’est parce qu’on a dégringolé dans tous les classements, la réussite à l’université, la formation tout au long de la vie, tout ce que les Allemands ont proposé. Pourquoi vous choisir par rapport à un autre candidat, François Hollande en l’occurrence, qui lui aussi met la jeunesse et l’éducation en tête de ses priorités ? Nous ne disons pas la même chose, y compris sur l’éducation. François Hollande – et je suis d’ailleurs ravie qu’il ait changé d’avis puisqu’à trois reprises il avait dit vouloir sanctuariser le budget de l’Education au niveau de 2012 – nous a dit qu’il voulait augmenter de 60 ou 70 000 le nombre d’enseignants. Moi je dis qu’il ne faut pas croire qu’on va refonder l’école uniquement en recréant des postes d’enseignants. Bien sûr, il faudra des enseignants en plus, et d’abord là où on en a le plus besoin. Mais il faudra aussi agir sur la formation des enseignants, le contenu pédagogique et les rythmes scolaires. Pour dire les choses un peu rapidement, la gauche a toujours pensé qu’en ayant des professeurs avec les mêmes statuts, les mêmes enseignements et rythmes scolaires, chaque enfant réussissait. Aujourd’hui, on dit qu’il faut garder les mêmes statuts, programmes et culture commune pour tous, mais qu’il faut adapter la pédagogie, les rythmes scolaires et l’accompagnement. J’ajoute une troisième priorité : libérer les enseignants des tâches qui ne sont pas les leurs en remettant des psychologues, des éducateurs. Là, ce sont des embauches… Oui, mais ce ne sont pas seulement des enseignants… Dernier point : il faut revaloriser le métier d’enseignant. D’abord les considérer, les former et leur donner le temps de rester à l’école : non pas devant les élèves mais pour préparer les cours, faire un projet collectif. Et ce temps-là, il faudra bien le rémunérer. Tous ces sujets, comme la sécurité à l’école, sont des 21.09.2011 les inrockuptibles 39

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En 1996, avec son père Jacques Delors, lors d’un match de foot opposant à domicile Lille à Nice. Quatre ans plus tard, fin octobre 1999, Martine Aubry, alors ministre de l’Emploi et de la Solidarité, défend la réforme des 35 heures à l’Assemblée nationale, mise en place dès l’année 2000

éléments majeurs d’un projet éducatif pour refonder l’école. Il est urgent de prendre le sujet dans son entier et pas de manière simplifiée : je discuterai et négocierai ce pacte éducatif pour la France avec les syndicats d’enseignants et les parents d’élèves dès après la primaire. Qu’est-ce qui peut nous garantir que vous arriverez à vous rassembler après la primaire ? Le climat d’aujourd’hui est très différent de celui de la primaire de 2006. Nous avons voté un projet à l’unanimité, chacun a trouvé sa place dans ce travail. Il faut dire que j’y ai beaucoup travaillé. Et avant de quitter la tête du PS, j’ai fixé la date de la convention du 22 octobre, où nous serons tous là autour de notre candidate ou candidat. C’est un acte symbolique, essentiel. Vous pensez que tout le monde jouera le jeu ? Franchement, oui. Vous vous engagez personnellement à jouer le jeu ? Evidemment, sinon je n’aurais pas fait tout ce que j’ai fait pendant trois ans… Mais il y a jouer le jeu, donc être là, et puis faire une campagne sincère, active pour quelqu’un d’autre éventuellement. Ce sont deux choses différentes… Est-ce que vous pensez que pendant trois ans j’ai fait tout ce que j’ai fait, en pensant d’abord aux Français, pour dire “Si c’est pas moi, j’irai sous ma couette” ? Non ! Mais je vous rassure tout de suite, je pense que ce sera moi.

Et je pense que personne ne pardonnerait à aucun d’entre nous un autre comportement que celui du rassemblement. Pour le coup, on est tous d’accord sur ce point. Dominique Strauss-Kahn peut-il jouer un rôle dans votre campagne ? Je sais que Dominique souhaite être utile à son pays et que sa voix compte dans un contexte de crise aussi dramatique. Il s’exprime quand il le veut, comme il le veut, pendant ou après la campagne de la primaire… La dernière fois que vous vous êtes exprimée sur DSK, à Canal+, ça a été considéré comme une sorte de lâchage… Vous exagérez, on a dit “prise de distance”. Pourtant, je ne faisais que répéter ce que j’ai toujours dit. Je suis la première à avoir dit qu’il fallait respecter la présomption d’innocence ainsi que la parole de la victime présumée. Et je m’en suis tenue à cela tout en disant que je soutenais Dominique parce que je n’ai jamais cru qu’il avait pu être violent avec une femme. Et je ne regrette pas de l’avoir fait, même si on me dit que ça me fait perdre des voix. Je l’ai fait par amitié et par fidélité, pour lui et pour Anne Sinclair, et aussi par conviction. La deuxième chose, qui n’a rien à voir, c’est de parler de l’attitude de Dominique Strauss-Kahn vis-à-vis des femmes. Chacun a le droit d’avoir son avis sur le sujet, moi comme les autres. Quand on est candidat dans une élection inédite, puisque cette primaire n’a rien à voir avec celle de 2006,

Thomas Coex/AFP

Gérard Cerles/AFP

“à l’issue de la primaire, personne ne nous pardonnerait un autre comportement que celui du rassemblement”

comment gère-t-on les sondages ? Quand on part de 4 000 personnes pour arriver à 200, on voit bien que ce n’est pas un échantillon représentatif. Beaucoup de professionnels expriment les plus grands doutes. Quant aux autres sondages, ils montrent qu’on est aujourd’hui deux à pouvoir battre Nicolas Sarkozy… Il peut y en avoir une troisième ! Les sondages peuvent-ils avoir une influence sur la primaire ? Ça a joué en 2006… Oui, mais cela a joué en 2006 parce qu’il n’y avait qu’une candidate qui était censée pouvoir battre Nicolas Sarkozy. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Mais il y en a un qui est devant… Les sondages montrent que je suis bien placée pour battre Sarkozy. La question qui se pose est : “pour quoi faire ?” Je suis extrêmement optimiste, je vous le dis franchement. Des femmes et des hommes issus de milieux très différents disent : avec elle, on sait où on va, on sait qu’elle va faire ce qu’elle dit. Et ce mouvement-là, je ne le sens pas ailleurs. C’est le résultat de l’expérience acquise dans les responsabilités associatives, syndicales et ministérielles que j’ai exercées. Les gens savent quelles sont mes convictions et que je ne lâcherai pas. C’est la raison pour laquelle je pense que je vais gagner la primaire. Comment avez-vous trouvé le débat ? Le débat et cette primaire que j’ai voulus ont donné une belle image de la politique.

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Jean-Michel Pancin

“je ne sais pas sur quels critères Ségolène se décidera si elle n’est pas au second tour”

Le Parti socialiste en sort grandi. Nous avons montré des différences de tempérament, de cohérence et de priorités. Pour ma part, j’ai été claire. J’ai pu réaffirmer des orientations essentielles pour l’avenir de la France : pas de sortie de crise sans croissance et sans emploi. L’éducation nécessite une refondation et pas seulement quelques moyens complémentaires. Sur le nucléaire, il va falloir préparer la France à une sortie progressive mais sérieuse. Si on veut vraiment rénover la politique, il faut des positions claires, comme j’en ai pris sur le non-cumul des mandats. Dans les quinze derniers jours, avez-vous envie de faire évoluer votre campagne ? Non, je continuerai jusqu’au bout à asséner quelles sont mes priorités, c’est-à-dire ce qui coûte cher. Mais on peut avoir d’autres priorités qui ne coûtent rien au budget de l’Etat, comme l’égalité salariale entre les hommes et les femmes, le droit de vote des étrangers aux élections locales, le mariage et l’adoption pour les homosexuels. Justement, quelle est votre position sur ces thèmes ? J’ai été l’une des premières à m’engager au début des années 90 pour soutenir le contrat d’union civile. J’ai ensuite été très engagée pour le pacs. Sur le mariage homosexuel et sur l’adoption, j’ai évolué. Peu à peu, j’ai eu la conviction que le pacs ne suffisait pas et qu’il fallait permettre le mariage. Sur l’adoption, j’ai eu une vraie réflexion. J’ai beaucoup lu, rencontré

des pédopsychiatres, regardé grandir des enfants élevés par des amis homosexuels. Je voulais réfléchir pour m’assurer qu’un enfant pouvait grandir dans de bonnes conditions sans avoir besoin d’être élevé par un homme et une femme. Depuis plusieurs années, je suis convaincue que les enfants ont d’abord besoin d’affection, d’où mon engagement en faveur de l’adoption par des couples homosexuels. C’est un projet d’amour ! Quelle est votre position sur le droit de vote des étrangers ? Déjà, en 1994, dans mon premier livre, Le Choix d’agir, je prônais le droit de vote des étrangers aux élections locales. Au PS, on était seulement deux à y être favorables : Adeline Hazan et moi-même. Aujourd’hui, cette réforme fait partie du projet du PS. Figurer dans le projet ne garantit pourtant pas la réalisation... Ça dépend pour qui ! Pour moi si. J’ai fait voter un projet et je n’ai jamais voté dans ma vie pour une chose à laquelle je ne croyais pas. Après, on peut se dire qu’on peut aller plus loin. C’est comme sur le nucléaire. C’était déjà un pas très important dans le programme du PS de dire qu’on allait sortir de la dépendance au nucléaire et au pétrole. Ma position est que la France doit se préparer à sortir du nucléaire. J’aimerais voir naître la première génération de l’après-nucléaire. D’ailleurs, à Lille et dans ma communauté urbaine, on est très en avance sur le développement durable. Mais vous n’avez pas Heuliez, comme Ségolène Royal en Poitou-Charentes…

Je reconnais, nous n’avons pas Heuliez, ce beau projet de voitures électriques. Nous avons les bus qui roulent au biogaz ! A Lille, nous sommes depuis très longtemps en avance sur cette question du développement durable, comme Ségolène dans sa région. Ce genre de thèmes peut-il vous permettre de construire une majorité politique avec Ségolène Royal au second tour de la primaire ? Je ne sais pas sur quels critères Ségolène se décidera si elle n’est pas au second tour. En tout cas, ce qui est clair, c’est qu’elle a été au sein du PS une de ceux qui ont été porteurs de ces thèmes depuis longtemps, déjà comme ministre de l’Environnement en 1992. Si vous êtes candidate et que le Front national est très haut, demanderez-vous à Eva Joly de renoncer à la présidentielle ? Mettrez-vous en place un contrat de gouvernement avec Europe EcologieLes Verts ? Cela fait deux ans que j’ai engagé le Parti socialiste dans une réflexion pour faire un contrat de gouvernement avec les écologistes. Des groupes sont au travail, sur le fond de notre projet comme sur les élections. Les Verts ont choisi un candidat à la présidentielle. J’en prends acte et je le comprends. Si on est demain dans une conjoncture difficile, on se verra avec nos partenaires pour déterminer comment gagner. Je leur fais confiance et je nous fais confiance pour trouver alors la meilleure solution, car nous devons changer ensemble la France en 2012.

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Hollande, la raison du plus fort Si les résultats de la primaire valident les sondages, le député de Corrèze sera le candidat du PS face à Nicolas Sarkozy. Portrait d’un acharné des campagnes.

 C

’est important que les électeurs comprennent qu’on se troue la paillasse, qu’on donne le meilleur de soi-même.” Il est arrivé en courant dans le salon paisible du bar du Train Bleu, gare de Lyon à Paris. Dans la campagne de la primaire socialiste, François Hollande enchaîne déplacements, meetings et interviews sur un rythme effréné. Le favori dans l’opinion s’assoit, commande bien évidemment un café. A première vue, c’est le trentième de la journée. “Je fais campagne comme je sais le faire. Même quand je n’ai pas gagné, ce n’était pas à cause de la méthode. Il faut aller partout, voir les gens, la presse quotidienne régionale, les télés locales.” Le candidat Hollande est fatigué, le visage chiffonné, la voix tendue, enrouée. Lunettes posées sur la table, il se frotte les yeux en expliquant que “le meilleur sondage n’est pas celui qui est publié mais celui qui est ressenti au contact des gens qui vous encouragent”. Il guette d’ailleurs l’approbation des voyageurs qui croisent son regard. Un regard où brille désormais l’étincelle consumante de l’ambition suprême. Mais le député de Corrèze veut

garder intacte sa capacité d’analyse. C’est froidement qu’il explique être aujourd’hui “le mieux placé” à gauche pour battre Nicolas Sarkozy, grâce notamment à “un vote de raison”. “Il faut faire attention à la période où nous sommes, il faut trouver le ton qui colle à l’époque. En 2007, il y avait une exaltation, une volonté de tourner la page, la page Chirac pour Sarkozy, la page PS pour Ségolène. Aujourd’hui, la période est inédite. C’est la crise. L’heure n’est pas à l’émotion, à l’incantation, à l’idéologie. Je corresponds à la période.” Animal politique doué de raison, François Hollande aborde la dernière ligne droite de la primaire avec une confiance tranquille. Plus que jamais, il veut contrôler

“l’heure n’est pas à l’émotion, à l’incantation, à l’idéologie : je corresponds à la période”

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Jean-Luc Luyssen/ABACA

à l’Elysée, on s’inquiète de la montée en puissance d’un candidat “plus difficile à cerner” que Martine Aubry

le parcours, ne rien laisser au hasard. Les embardées et les dérapages des campagnes de 2002 et 2007 l’ont vacciné contre “l’irrationnel”. Fin août, à La Rochelle, il théorise cet impératif d’une maîtrise de soi : “Tout ce que je dis m’engage, tout ce que j’écris pourra être utilisé pour moi ou contre moi. Ce que je montre est aussi une forme de révélation de ce que pourra être ma pratique dans l’exercice du pouvoir. Ce que je porte, c’est donc une crédibilité et une responsabilité indispensables.” Parce qu’il est assuré de séduire durablement au centre avec son discours de réformiste réaliste et qu’il veut “casser le cycle des critiques sur [son] inaction”, François Hollande s’autorise désormais en meeting des envolées lyriques comme François Mitterrand dans les années 70. Dans un théâtre parisien, il salue “la capitale des combats et des cortèges”, à Liévin, il pose au milieu des mineurs, en bleu de travail. Lors de la visite d’une nécropole dans le Pas-de-Calais, il rappelle le souvenir de son grand-père Gustave, ancien combattant de 14-18, instituteur marqué par la boucherie des tranchées. Au cours du premier

débat télévisé des candidats, le 15 septembre, il feint la colère pour faire éclater en morceaux le miroir de sa connivence avec les médias, reprenant de manière cinglante les journalistes qui l’interrogent. Il renoue avec les traits d’humour et parfois le débit de sa voix s’accélère, retirant un peu de la “présidentialité” durement acquise mais donnant plus d’authenticité au propos. Le virage sur la gauche avec sa proposition de recréer les 60 000 postes supprimés depuis 2007 dans l’Education nationale ? François Hollande convoque Victor Hugo contre Nicolas Sarkozy et plaide pour “une jeunesse éduquée” et non “emprisonnée”. “Je l’ai décidé tout seul. J’avais vu sur le terrain à quel point cette rentrée scolaire se passait mal, l’angoisse des parents, à la maternelle, dans le primaire... Et je pouvais d’autant plus faire cette proposition que j’avais assis ma crédibilité économique sur le terrain de la rigueur.” Décider tout seul... François Hollande reste avant tout attaché à sa liberté. Au risque de passer pour un solitaire. Le Corrézien s’est certes constitué un groupe de fidèles, au premier rang desquels le Sarthois Stéphane Le Foll et les députés Bruno Le Roux et Michel Sapin, mais il n’a jamais formé de courant au PS et a régné onze ans rue de Solférino par le consensus et la synthèse, honnis par ses détracteurs. “François ne fait confiance qu’à Hollande et Hollande qu’à François”, reconnaît un de ses soutiens. “Je suis entouré, sans être étreint”, souligne François Hollande quand il évoque son équipe pléthorique d’élus et de responsables PS, renforcée par le ralliement de nombreux anciens strauss-kahniens (Pierre Moscovici, Jean-Marie Le Guen, Marisol Touraine). Libre... et secret. Ceux qui ont côtoyé François Hollande au plus près mettent en garde contre son sourire enjôleur, accroché comme un bouclier. Il reconnaît que l’humour est chez lui “une arme défensive”. La blague empêche souvent d’aller plus loin dans la question et, quand elle ne suffit pas, c’est dans le silence que se réfugie l’ancien patron du PS. Cet automne, le journaliste Serge Raffy publie chez Fayard une biographie de François Hollande, bien documentée, limite hagiographique, mais étonnante car écrite à l’encre sèche, comme à distance du sujet, que l’on voit évoluer de l’enfance à l’âge des ambitions, mais que l’on entend très peu. 21.09.2011 les inrockuptibles 45

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Franck Crusiaux/REA

“François ne fait confiance qu’à Hollande et Hollande qu’à François”, reconnaît un de ses soutiens

Trente ans de vie publique ont forgé un homme au sang froid. Qui actionne le pont-levis dès que l’interlocuteur se hasarde sur le terrain de la vie privée, des goûts ou des émotions. Qui explique en rigolant qu’il ne “faut pas mettre de sentiments dans la politique”. Comme Nicolas Sarkozy, François Hollande est quand même un enfant de la télévision. Tout en s’en défendant, il a aussi cédé aux sirènes du storytelling. Là comme ailleurs, il a voulu tout maîtriser. Un pari impossible sur le terrain privé, tant ses relations avec Ségolène Royal, sa compagne pendant presque trente ans, sont encore scrutées et analysées. Mais les kilos perdus, les nouvelles lunettes, les costumes sur mesure, les cheveux lissés ont témoigné de sa détermination, comme les dents limées de François Mitterrand avaient annoncé le conquérant de 1981. Sur la ligne de crête de sa campagne, François Hollande a justement pris François Mitterrand comme modèle. Il lui a emprunté quelques mimiques oratoires. Il retient la “ténacité” et l’”esprit de conquête” du premier – et pour l’instant unique – président socialiste de la Ve République. Il garde aussi en mémoire la leçon délivrée à Liévin par le vieil homme malade, en novembre 1994 : “Aimez la vie et, surtout, aimez ce qui est aimable.” Mais celui qui fut un tout

jeune conseiller élyséen dans les années 80 est plus critique sur l’exercice du pouvoir de François Mitterrand. Il promet qu’il sera un président “normal”, “un chef d’équipe, plus qu’un homme qui décide de tout”. Et, comme François Mitterrand avait envie d’en découdre avec Valéry Giscard d’Estaing sept ans après la défaite de 1974, François Hollande attend et espère avec une impatience de plus en plus visible le moment de la confrontation avec Nicolas Sarkozy, devenu lui aussi “l’homme du passif”. A l’Elysée, on s’inquiète de la montée en puissance d’un candidat “plus difficile à cerner” que Martine Aubry. Nicolas Sarkozy se rassure en estimant que François Hollande sortira “éreinté” de la primaire. Il doute de sa “solidité” et raille son inexpérience gouvernementale. “C’est comme un morceau de sucre, trempez-le dans l’eau, il n’en reste rien”, plaisante le chef de l’Etat devant ses visiteurs. François Hollande n’est peut-être pas insubmersible mais il est imperméable. Certains de ses amis lui ont trouvé un nouveau surnom, “Little Gouda”, en hommage à sa placidité sous la grêle. Il encaisse sans broncher, concédant à peine un froncement de sourcil quand on évoque les attaques de Ségolène Royal et de Martine Aubry sur le bilan de sa vie politique. “Le mal est fait, ce sera l’argument de la droite, mais j’ai déjà des arguments en réponse... Cela sert à quoi l’expérience si c’est pour aboutir à la situation que nous connaissons aujourd’hui ? Il est solide Sarkozy ? C’est vrai qu’il faut être solide pour défendre un bilan pareil !”, lance-t-il, un rien bravache. Ainsi avance François Hollande depuis trois ans. La douleur du congrès de Reims l’a endurci, trempé dans l’acier. Il s’est concentré sur son ambition de toujours. Le 12 septembre, au premier rang des fauteuils d’orchestre du Trianon, le candidat attend son tour pour monter à la tribune, raturant, biffant des feuilles posées sur ses genoux. Il écoute distraitement les orateurs qui le précèdent. D’une fine écriture bleue, minuscule, il corrige son discours. Jusqu’à la dernière seconde. Tout maîtriser, encore et toujours. Hélène Fontanaud

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Kenzo Tribouillard/AFP

A Caen, le 18 septembre

Royal travaille plus pour gagner plus Ségolène Royal étonne autant à droite qu’à gauche. Sa stratégie pour la primaire : aller partout, surtout où les autres candidats ne vont pas. Et être là où on ne l’attend pas.



Ségolène ? On lui fait des bisous !”, rit un aubryste. Une petite blague, certes. Mais qui en dit long sur le climat qui règne au PS. Pas question de vexer la présidente de PoitouCharentes en cette fin de primaire. Aujourd’hui concurrente dans la partie, qui sait quel rôle elle jouera demain ? Certains imaginent déjà qu’elle pourrait se rallier à Martine Aubry contre son ex-compagnon François Hollande. Mais chez le favori des sondages,

on échafaude d’autres scénarios pour contrer Aubry. Dès lors, pas question d’attaquer l’ex-candidate à la présidentielle de 2007 : “On n’a aucune raison d’être virulent avec elle, au contraire”, reconnaît-on, sourire en coin. “Ségolène Royal fait plus de stratégie qu’elle veut bien le dire, commente un cadre du parti, elle regardera où est son intérêt au second tour.” Chez Ségolène Royal, on rit. Mais alors, on rit ! “Elle sera première au

premier tour”, clame-t-on. Bon OK, peut-être y aura-t-il un second tour, mais de toute façon, le match ne se jouera pas sans elle. Elle est comme ça Royal, elle n’en démord pas. Tout le monde la met de côté, a fortiori après le premier débat télévisé entre les candidats à la primaire, sur France 2, où elle est apparue étonnamment effacée. Elle, pourtant, veut jouer au centre. Depuis 2007, elle attend le match retour contre Nicolas Sarkozy 21.09.2011 les inrockuptibles 47

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même chez les proches de Nicolas Sarkozy, on en reste bouche bée : “Elle est incroyable, elle a un talent, un culot !” et pas question de se faire piquer sa revanche. Elle a construit patiemment le chemin de la victoire qu’elle voit inéluctable. Meetings de campagne, visites sur le terrain, déplacements dans les quartiers, universités populaires participatives, tout est bon. Même l’accueil, comme en ce 9 septembre à Sartrouville (Yvelines) dans la cité des Indes. Une nuée d’enfants la suit telle une volée de moineaux, la dévorant des yeux. “Ils sont très respectueux !”, lance-t-elle, ravie d’avoir une telle cote de popularité. Ce serait simplement l’effet télé pour certains de ses “camarades” qui pensent, à l’instar de Manuel Valls, que Nagui produirait le même effet ! Pourtant, sur place, les habitants sont séduits de voir un politique venir à leur rencontre. “Ça fait vingt ans que j’habite ici, je n’en avais jamais vu. Même pas le maire !”, raconte une mère de famille. “Au moins, Ségolène est venue nous écouter, confie un habitant qui raconte son quotidien près d’une grande tour bétonnée sans charme. Rien que pour ça elle a gagné quatorze voix dans ma famille.” Pour Royal, pas question de délaisser les quartiers populaires qu’elle a sillonnés telle une marathonienne : huit déplacements pour la seule Ile-de-France en quarante-huit heures à moins d’un mois du premier

tour de la primaire. “Si les catégories populaires ne vont pas voter, le candidat de la gauche ne sera pas au second tour de la présidentielle !” Et tant pis si les sondages sont mauvais, répond la candidate. La raison est simple selon elle : ils ne prennent pas en compte “les petites gens”. Tout s’explique donc… “Au moins, comme ça, on me laisse tranquille, s’amusait-elle auprès des Inrocks avant l’été. Puis je me dis que dans toutes les histoires, il faut bien des surprises !” Et d’ajouter à l’université d’été du PS à La Rochelle : “J’ai prévenu mes équipes de ne pas se décourager, il ne faut pas s’attendre à voir les sondages remonter. Mais il faut continuer à travailler.” Très sereine, se dit-on. Ou complètement aveugle. Bûcher, sillonner le terrain, Royal ne s’arrête plus, forçant l’admiration de ses compétiteurs. “Elle est bluffante”, reconnaît un de ses soutiens en 2007 passé aujourd’hui chez Hollande. “Elle a fait de considérables progrès par rapport à la dernière campagne, tant sur le fond où l’on sent qu’elle a bossé ses dossiers, que sur la forme. Elle pose mieux sa voix et fait plus de gestes, ce que n’arrive pas à faire

huit déplacements en Ile-de-France en quarante-huit heures

Martine”, décrypte un proche d’Aubry. Fini les envolées dans les aigus ou les discours les mains le long du corps, Royal maîtrise la gestuelle. Au moins dans ses meetings, car pendant le débat sur France 2, on a retrouvé la candidate de 2007, tendue, butant sur des mots, parfois confuse dans ses explications. Le soir même devant ses troupes, pourtant, elle savourait. Comme depuis plusieurs mois. “J’ai fait beaucoup de progrès dans la communication avec la salle par rapport à 2007, grâce à l’expérience, confiait-elle en mai. C’est dans la liberté qu’on devient meilleur. En 2007, j’étais dans la contrainte de la campagne. Je n’avais pas l’habitude de parler dans des salles devant des milliers de personnes. Quand on porte le destin d’un peuple, on a le souci de faire bien les choses. On a peur de faire une erreur, donc un bide. C’était à la fois un immense bonheur de faire cette campagne mais tellement angoissant : à chaque étape, il fallait réussir.” Et d’ajouter, libérée de toute pression extérieure : “Là, je ne prends de risques pour personne d’autre que moi.” Même chez les proches de Nicolas Sarkozy, on en reste bouche bée : “Elle est incroyable, elle a un talent, un culot !” Comme d’entrer, lors de son meeting à Montreuil mi-septembre, sur Simply the Best de Tina Turner. Façon prophétie autoréalisatrice. Elle aime

d’ailleurs rappeler la leçon de François Mitterrand : “La victoire, personne ne vous la donnera. Vous la forgerez de vos mains.” Sauf que chez ses concurrents, on pense qu’elle a perdu la main. Que sa candidature est trop datée, qu’elle fait trop 2007 : “Elle est trop liée à un moment, et ce moment ne correspond plus à aujourd’hui. On n’est plus dans la rupture. On est dans quelque chose de plus calme”, veut croire un soutien de Hollande. “Or, elle utilise les mêmes thèmes de campagne et les mêmes mots qu’il y a quatre ans.” Comme “Chaque euro dépensé doit être un euro utile”. Un leitmotiv de ses discours. Ou l’encadrement militaire des jeunes délinquants aujourd’hui repris par Nicolas Sarkozy. Pour elle, la preuve qu’elle avait raison avant tout le monde. Jamais froid aux yeux, c’est la règle. Ainsi quand elle insiste dans Le Figaro sur le point faible de ses principaux concurrents : “l’inaction” pour François Hollande, “l’inexpérience” électorale pour Martine Aubry. Grave erreur tactique que d’avoir balancé des petites phrases, commentent les soutiens des deux gros poissons. Alors Royal l’a joué ultracollectif sur France 2. La où on ne l’attendait pas. En femme d’Etat, répètent en boucle ses proches. Convaincus que depuis 2007 elle travaille plus pour gagner plus. Marion Mourgue

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“un aveu d’impuissance”

Bertrand Langlois/AFP

“les tricheries du congrès de Reims ont retiré toute légitimité aux votes internes”

Professeur de sciences politiques et spécialiste du PS, Rémi Lefebvre juge sévèrement le choix des socialistes d’élargir à tous les électeurs de gauche la désignation de leur candidat.

V

ous ne pensez pas que les primaires sont la “révolution démocratique” vendue par ses promoteurs ? Rémi Lefebvre – Il y a un faux-semblant démocratique des primaires. Les partis politiques apparaissent tellement peu représentatifs de la société et discrédités que l’évidence démocratique de cette procédure s’est imposée. Or, si elle donne un nouveau pouvoir aux sympathisants, elle consacre la démocratie d’opinion, la personnalisation et la présidentialisation mortifère de la vie politique, entérinée par les socialistes. Les primaires ne me paraissent pas compatibles avec la VIe République parlementaire qu’Arnaud Montebourg appelle de ses vœux. Les primaires, c’est l’organisation de présidentielles permanentes ! Elles participent de “l’anecdotisation” et de la “feuilletonisation” de la vie politique. De plus, elles affaiblissent l’organisation partisane. C’est une machine à rétrécir encore la base militante du PS, déjà étroite. Le sympathisant a désormais le même droit que le militant. On retire à ce dernier cette gratification identitaire et cette fonction politique qu’est son pouvoir de désigner le candidat. C’est la figure même du militant engagé durablement qui se trouve ainsi dévaluée. La gauche a pourtant besoin de militants et d’une organisation pour politiser la société et les catégories populaires qui lui font défaut. Il y a peu de chances que les ouvriers participent aux primaires, qui s’adressent surtout à des citoyens politisés.

Les primaires, selon vous, ne sont qu’un pis-aller pour masquer l’échec de la rénovation du PS… Les primaires sont un aveu d’impuissance. Si les socialistes étaient enracinés dans la société et capables de trancher leurs débats et conflits, ils ne s’en remettraient pas à l’opinion et à un public élargi et ils resteraient maîtres de leurs choix politiques. Les tricheries du congrès de Reims ont retiré toute légitimité aux votes internes. Ce sont les échecs répétés de la rénovation du parti et sa déshérence idéologique qui ont finalement rendu inéluctable le choix des primaires. Le problème est que le PS est devenu un parti de notables et de salariés de collectivités locales. Une véritable rénovation mettrait en cause leurs intérêts. Les élus s’accommodent très bien des primaires qui ne remettent pas en cause (pour l’instant) leur pouvoir. L’ouverture des primaires est donc l’envers de la fermeture du parti. N’y a-t-il pas des aspects positifs ? Les primaires ne sont-elles pas la suite logique au dépassement de la forme parti ? Les primaires ont des vertus incontestables : élargissement de la légitimité du candidat, prédynamique électorale, transparence… Mais je ne suis pas sûr qu’elles élèvent le niveau du débat public. Elles exacerbent des clivages souvent artificiels. Par ailleurs, je ne crois pas que les partis politiques soient dépassés, même s’ils doivent se transformer. Il y a d’autres voies rénovatrices possibles que celle des primaires. Les partis

de gauche n’ont pas su se réinventer, être plus en prise avec la société civile mobilisée, s’ouvrir sur les intellectuels. L’échec de la rénovation a “ringardisé” partis et militants, pourtant indispensables à gauche pour mener la bataille idéologique contre le libéralisme. Martine Aubry et François Hollande, anciens premiers secrétaires, étaient opposés au principe des primaires. Depuis que ce dernier est en tête des sondages, il s’en accommode. Opportuniste, Hollande ? Les positions des dirigeants socialistes, comme souvent, sont variables dans le temps… Ségolène Royal qui, en 2006, a beaucoup instrumentalisé les sondages quand ils lui étaient favorables les critique aujourd’hui. François Hollande, farouchement hostile aux primaires, a cessé ses critiques dès lors qu’elles semblent lui donner l’avantage. Ce qui me frappe, c’est que les primaires renforcent le rôle des sondages, ce qui ne va pas dans le bon sens démocratique. La tentation est grande pour les électeurs des primaires de voter en faveur du candidat des sondages (Hollande pour l’instant) alors que les enquêtes sont plus que douteuses sur le plan méthodologique (on ne sait pas qui va voter) et qu’elles se trompent toujours. La politique devient plus que jamais une “course de petits chevaux” commentée par les journalistes et les sondeurs. Le jeu politique prend le pas sur les enjeux. Anne Laffeter Les Primaires socialistes – La Fin du parti militant (éditions Raisons d’agir), 172 pages, 8 € 21.09.2011 les inrockuptibles 49

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primaire socialiste

ce qui fait débat Revue de détail des principales propositions des six candidats à l’investiture.

que le meilleur perde Le pouvoir est un effroyable fardeau ; l’opposition, une situation de rêve. L’objectif profond des hommes politiques n’est pas la victoire mais la défaite.

Martine Aubry La maire de Lille veut voir naître la “première génération de l’après-nucléaire”. De quoi satisfaire les écologistes davantage que l’engagement de François Hollande de faire passer la part de l’énergie nucléaire dans la production de l’électricité de “75 % à 50 % d’ici à 2025”. Les deux favoris de la primaire se sont affrontés sur ce thème lors du débat du 15 septembre. Jean-Michel Baylet Le radical de gauche défend la légalisation du cannabis. Pour lui, la dépénalisation ne suffit pas car elle ne règle pas les problèmes de santé publique et les trafics. Les cinq autres candidats veulent maintenir l’interdit. François Hollande Le député de Corrèze propose un “contrat de génération” exonérant de cotisations patronales (durant cinq ans) l’entreprise qui embauche un jeune de moins de 30 ans à condition qu’elle maintienne dans l’emploi un salarié de plus de 55 ans chargé du tutorat du junior. Coût estimé : 10 milliards d’euros. “Rien de ce que je propose n’est de nature à dégrader les comptes publics”, souligne-t-il en réponse aux critiques de Martine Aubry, pour qui ce dispositif “coûte cher et ne marche pas”. Arnaud Montebourg Le député de Saône-et-Loire milite pour une “loi de sécurisation” de l’économie, traduction de son concept de “démondialisation”. Il propose ainsi de séparer les activités de banque de dépôt et de banque d’investissement. Il s’agirait aussi de mettre “sous tutelle” les établissements bancaires. Ségolène Royal La candidate de 2007 préconise la création d’une banque publique pour le financement des PME et une réorientation générale de l’investissement bancaire au profit de l’économie réelle, des propositions qui la rapprochent d’Arnaud Montebourg. Elle propose aussi d’encadrer les prix de cinquante produits de première nécessité. Manuel Valls Le député-maire d’Evry est favorable à la mise en place de “quotas migratoires, selon nos capacités d’accueil et organisés prioritairement avec les pays qui sont des partenaires historiques et économiques comme ceux du Maghreb ou de la zone CFA”. Les autres candidats s’en tiennent aux propositions du projet PS sur une politique migratoire maîtrisée définie dans une loi de programmation. Hélène Fontanaud

Geoffrey Le Guilcher

par Michel-Antoine Burnier

Nos hommes politiques pourront-ils garder le rythme jusqu’à l’élection présidentielle ? Nous assistons à une superbe bataille de scandales où chaque camp réplique à l’autre. A peine Mme la juge Prévost-Desprez avait-elle parlé de Mme Bettencourt, de M. Sarkozy et de troublantes enveloppes d’argent liquide que M. JeanNoël Guérini, président socialiste du conseil général des Bouches-du-Rhône, se trouvait mis en examen pour “association de malfaiteurs”. Le décor de Marseille, les costumes d’un M. Guérini qu’on eût dit dessiné par Franquin pour une aventure de Spirou, tout cela composait une fameuse histoire dont le public attendait la suite. Raté : la droite détourne l’attention par un autre spectacle. Cette fois, ce ne sont plus des enveloppes mais des sacs, des valises, des tam-tam farcis de petites et de grosses coupures. Un Me Bourgi prétend que cet argent parti d’Afrique allait chez M. de Villepin pour les usages de M. Chirac. Un M. de Bonnecorse pense que M. Sarkozy en aurait eu sa part. Vrai ou faux, qu’importe. Avec des scénarios de cette qualité, c’est le climat qui compte. Dans ce contexte, la relaxe de M. de Villepin au procès Clearstream relève de la sagesse. Certes, M. de Villepin se sera beaucoup démené pour rien mais il va pouvoir s’occuper de son procès contre M. Bourgi et ses tam-tam farcis. Du côté de M. Balladur et de son ancien

lieutenant M. Sarkozy, le scandale de Karachi se réchauffe. M. Takieddine, conseiller occulte de M. Guéant et spécialiste éminent des commissions discrètes, se retrouve mis en examen. Pour l’instant, la gauche paraît enfoncée : trois affaires de milliardaire, de satrapes africains, de valises et d’enveloppes contre des combines marseillaises, le PS ne tient pas le niveau. M. Hollande, plus modeste, s’est contenté d’une figure aussi classique qu’imparable : quitter d’un coup son nouveau personnage de stoïcien de la rigueur financière pour promettre tout à trac le rétablissement des 60 000 postes supprimés dans l’Education nationale. Où trouver les professeurs ? Comment les payer ? Bah, à toute question de ce genre, les socialistes répondent qu’ils ont identifié trois sources de revenus quasi inépuisables : pourchasser les gaspillages, supprimer les niches fiscales ou ce qui en restera après M. Sarkozy et, encore et toujours, faire payer les riches. L’invraisemblance de cette solution universelle pourrait à terme affecter la crédibilité du candidat et surtout, s’il parvenait au pouvoir, lui procurer de passionnantes surprises. Vint enfin le premier débat de la primaire socialiste. Les candidats auraient pu s’y disputer. Trop facile. Entre promesses de croissance et taxation de l’eau des piscines, ignorant l’Europe et le monde, ils ont préféré une ennuyeuse sagesse. (à suivre...)

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l’explosion Cyprien Gaillard Star montante de l’art contemporain, archéologue du présent, exégète de la ruine et vandale revendiqué, le jeune artiste français s’incruste à Beaubourg. par Jean-Max Colard

S  

ur le bureau de mon ordinateur, j’ai rassemblé plusieurs portraits de Cyprien Gaillard. A l’écran, la mosaïque d’images compose une figure aventureuse, ultramobile, presque héroïque de cet artiste âgé de 30 ans tout juste, qui s’est imposé à Paris, New York ou Berlin comme l’une des figures majeures de la nouvelle génération. portrait de l’artiste en ruine Il y a d’abord de nombreux portraits en plan panoramique large, format paysage, où Cyprien Gaillard, avec sa belle gueule d’ange, apparaît sur fond d’architectures immenses : au pied d’une double tour en béton héritée de l’Union soviétique, devant le temple en ruine d’Angkor Vat au Cambodge ou face à la barre Balzac de la cité des Quatre Mille à La Courneuve peu avant sa destruction en juillet 2010. Fasciné par le spectacle des ruines, qu’elles soient ancestrales ou modernes, l’artiste est l’auteur d’une œuvre émergente mais déjà puissante, d’une profondeur de champ sans équivalent chez ses contemporains et qui proclame, à égalité avec les sites antiques, le sublime des architectures modernes les plus disqualifiées. C’est ainsi qu’il va d’un bout à l’autre du monde pour filmer ou photographier au Polaroid les ruines les plus fameuses

mais aussi les réalités déclassées du monde contemporain : terrains vagues de Moscou, banlieues à risques de Paris ou Glasgow, villes nouvelles de Saint-Quentin-en-Yvelines ou Montfermeil, boîtes de nuit de Beyrouth. Autant de non-lieux dont il affirme personnellement la beauté radieuse et qu’il juxtapose dans ses œuvres filmiques ou photographiques aux pyramides d’Egypte, aux sites aztèques du Mexique ou à l’Acropole d’Athènes. Au gré d’une pensée analogique et d’une imagination, on l’aura compris, toute poétique : “Il n’y a pour moi aucune hiérarchie entre ces différentes ruines et j’essaie de faire partager cette vision, de mettre ensemble des éléments anachroniques et d’ordinaire très séparés.” A Beaubourg, il juxtaposera par exemple une grande plaque en marbre fossile de Tunisie et une paroi du Forum des Halles oxydée par la pluie, la pollution et la pisse. “Je recherche comme ça à redistribuer la réalité, à composer des moments d’équilibre parfait dans le chaos.” portrait de l’artiste en Berliner D’autres photos postées sur mon ordinateur montrent aussi son visage en plan rapproché, le regard intense. Dans son appartement de Berlin, il apparaît concentré devant son “mur de références” où s’affichent quantités de documents : photos d’œuvres, de sites, d’architectures modernes,

antiques ou militaires. L’image de presse d’un pont effrondré à Tacoma, aux Etats-Unis, croise une page de Libération montrant les monuments érigés à la gloire du dictateur Kadhafi et vandalisés par les insurgés libyens. “Ce n’est pas un atelier ici, commentet-il alors qu’on lui rend visite, je n’en ai pas, mais un lieu de réflexion, de documentation, où je puise une part de mes inspirations, où je procède à de nouvelles analogies.” Dans un vieux meuble, l’artiste aligne une collection de fossiles, deux petits débris de vases ramenés illicitement d’Irak, un bloc d’amiante inerte, un fragment de météorite qui garde encore une puissante odeur de brûlé de son entrée dans la stratosphère. Invité à Berlin par le prestigieux programme de résidence du Daad, l’office allemand d’échanges universitaires, où sont déjà passés Olafur Eliasson, Nan Goldin ou Pierre Huyghe, Cyprien Gaillard s’y est finalement installé. “Je ne me sens pas à l’aise avec cette question d’habiter quelque part, ça ne se pose pas en ces termes pour moi. Je suis le plus souvent en déplacement : je serai ainsi en résidence à Los Angeles à partir de novembre prochain, avec le Hammer Museum et l’UCLA. En réalité, je ne suis attaché à aucune ville. Cela dit, Berlin n’est pas une ville stressée. Il n’y a pas de rush hour comme à Paris ou Londres. Le temps y est comme suspendu. Et comme je ne parle toujours pas l’allemand, je suis 21.09.2011 les inrockuptibles 55

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terrains vagues, banlieues, il affirme la beauté radieuse de ces non-lieux complètement insensible à la radio, aux publicités, à tout ce que balancent les médias toute la journée. Je vis ici comme dans une bulle.” Dans le salon impeccablement rangé, il sort de la bibliothèque une dizaine de livres de référence : histoire du vandalisme, de l’architecture militaire, de l’ornementation, atlas colonial, numéros spéciaux de la revue National Geographic, plus toute une série de pamphlets contre l’architecture moderne – contre les églises contemporaines, contre le fiasco des architectes, contre les “erreurs monumentales” du modernisme. “J’aime ces livres qui attaquent : voilà au moins des gens énervés par leur environnement et qui

réagissent. Mais évidemment je ne partage pas leur dégoût. Beaucoup de gens trouvent ces architectures horribles et inhumaines ; mais cette part d’erreur me donne justement le sentiment aigu de leur humanité.” portrait de l’artiste en vandale D’autres images sont plus indécises : on croit l’apercevoir parmi des fumigènes et une foule de raveurs encagoulés. De fait, Cyprien Gaillard s’est d’abord fait connaître par des gestes de vandale, quand il organisait avec une bande d’amis des lâchers d’extincteurs en pleine nature ou quand il dévastait le parc de Vassivière, transformant le vernissage de son exposition en une

free-party sauvage avec la participation active du musicien Koudlam. Filmées en plan fixe dans une série de vidéos intitulées Real Remnants of Fictive Wars, ces nappes de brouillard qui s’étendent dans la campagne limousine revisitent l’art du paysage. Elles ressemblent à la version vandale et urbaine du land art et évoquent inévitablement le souvenir du 11 Septembre. Une poésie de l’émeute, mais à forte dimension politique, car ces actes de vandalisme individuels, souvent perpétrés par une jeunesse incivile, ne sont rien en comparaison des vandalismes d’Etat qui s’accomplissent à longueur d’année tout autour du globe : démolitions officielles de tours,

artistes français à l’étranger : la nouvelle donne Dans le sillage d’un Cyprien Gaillard, les jeunes artistes français circulent désormais à leur aise sur la scène internationale. “Le succès de la représentation qui n’attendent plus le feu vert Marcel-Duchamp notamment, Au début des années 2000, des institutions pour circuler de l’art français à l’étranger qui consacre une exposition on ne parlait que de ça : à l’étranger. Ecumant les passe également par sa capacité au Centre Pompidou à son de la sous-représentation des résidences, les workshops, les à faire venir sur son territoire lauréat, ou le plus prospectif artistes français à l’étranger. shows collectifs dans des lieux des artistes, critiques et prix Ricard, qui s’est imposé La faute au snobisme et à plus ou moins alternatifs curateurs étrangers”, souligne en quelques années comme l’autodénigrement d’un milieu mais toujours ultraconnectés Cédric Aurelle. Rendre la scène une référence pour la jeune de l’art français peu enclin au réseau international (vers à promouvoir sa propre génération. française plus attractive pour les pays de l’Est, le Moyenscène, la faute à un Etat trop Depuis, le vent semble donc les étrangers, attirer artistes Orient, l’Europe et parfois protecteur, la faute aux avoir tourné. Et on note une belle et curateurs, internationaliser les Etats-Unis), cette nouvelle collectionneurs trop rares dans amélioration dans l’imaginaire la scène de l’intérieur : c’est génération est entrée l’Hexagone, la faute, enfin français et sa façon de se projeter la prochaine mission, à laquelle de plain-pied dans l’ère (et pourquoi pas ?) aux artistes (au propre comme au figuré) s’emploient par exemple, mondialisée. Au point qu’elle ne eux-mêmes, incapables sur la scène internationale. Pour la Galerie de Noisy-le-Sec se pose même plus la question de voir plus loin que le bout plusieurs raisons : si le réseau ou la Kadist Art Foundation, de sa représentation. de leur Frac… Alertées français ne rechigne plus qui accueille trois fois par an Reste enfin un dernier par cette autocritique un rien à montrer des artistes issus des artistes et commissaires argument, et pas des délétère, les institutions de sa propre scène, et à les internationaux. Sans oublier le moindres : face à la crise, l’art ont à l’époque réagi en masse exposer notamment aux côtés rôle important joué par la Cité français a plutôt mieux résisté en multipliant les rendez-vous d’artistes étrangers, la diffusion des arts à Paris, qui héberge que les scènes américaine ou dédiés à la scène française, avec de l’art français à l’étranger chaque année des centaines anglaise. Avec François Pinault, l’exposition Traversées en 2001 se mobilise aussi différemment, d’artistes français et étrangers. Bernard Arnault et autres, au musée d’Art moderne à l’image des échanges entre Mais l’autre grand facteur la France se signale par de la Ville de Paris, avec centres d’art et Kunstvereine pour analyser ce changement ses collectionneurs. Du coup, la controversée Force de l’art, allemands, ou entre galeries de mentalité, c’est l’émergence la Fiac n’a jamais autant rebaptisée depuis Triennale de de Paris et Berlin organisés en d’une nouvelle génération attiré les galeries étrangères, Paris, mais aussi avec les expos janvier dernier par Cédric Aurelle d’artistes plus décomplexés, allemandes et anglaises, très Notre histoire ou Dynasty de l’Institut français. Notons ultramobiles, à l’image de présentes cette année. Preuve, qui célébraient au palais de aussi la création d’un fonds Cyprien Gaillard et de quantité encore une fois, que la réussite Tokyo la jeune garde française. franco-britannique pour l’art d’autres désormais, “qui de l’art français passe par cette Simultanément, on assiste contemporain, qui permet parlent anglais aussi”, comme politique du “donnant-donnant” à la floraison d’une série de soutenir les artistes français le souligne très justement et une valorisation à double de prix destinés à valoriser établis en Angleterre et Caroline Ferreira, attachée sens. Claire Moulène la scène hexagonale : le prix inversement. culturelle à Londres, et surtout 56 les inrockuptibles 21.09.2011

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Geographical Analogies, 2006- 2010

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© Cyprien Gaillard, courtesy Bugada & Cargnel Paris/ Sprüth Magers Berlin London/Laura Bartlett Gallery London

De gauche à droite : Pruitt Igoe Falls, 2009 ; Artefact, 2011 ; Neon Indian Haus der Statistik, Alexanderplatz, Berlin, 2011

d’immeubles et d’unités d’habitation autrefois porteuses d’utopie sociale. Vandale, l’artiste est donc aussi celui qui cherche à préserver de la démolition programmée tout un patrimoine architectural contemporain disqualifié par le nouvel esprit du capitalisme. portrait de l’artiste en star Il y a bien sûr ces inévitables photos people, ces images de parties à New York, Tokyo, Paris, ou cette soirée mondaine qu’on lui consacra lors de la dernière Biennale de Venise. Il y a encore cette série de mode publiée dans Jalouse l’an dernier, réalisée par Roman Coppola avec une bande de jeunes branchés new-yorkais. Plus récemment, c’est le photographe culte et trash Terry Richardson qui l’a employé comme mannequin pour la marque fétiche des skateurs, Supreme – signe d’une célébrité montante, fulgurante, avec laquelle il faut savoir composer. En cela, Cyprien Gaillard donne l’impression d’avoir déjà tout compris du milieu de l’art, de ses codes, de ses limites aussi. De ses premières vidéos explosives, qui remontent à 2003-2004, jusqu’à l’exposition qu’il ouvre aujourd’hui au Centre Pompidou à l’occasion du prix Marcel-Duchamp 2011, il semble mener de façon très serrée sa carrière d’artiste. A Beaubourg, il a d’ailleurs opté pour une exposition très

froide, loin de l’image romantique ou révoltée qu’on veut souvent lui prêter. De chaque côté de l’Espace 315 il aligne une sélection des Geographical Analogies, ces Polaroid pris partout dans les ruines du monde et qu’il assemble sous vitrine par association de formes, de sujets, de couleurs. Au centre, il montre une nouvelle série de sculptures : des présentoirs métalliques pour jantes de voitures qu’il est allé trouver chez des garagistes de Lima au Pérou et qu’il ramène au musée comme des merveilles contemporaines, comme des architectures incas du temps présent, ou comme l’équivalent lointain du porte-bouteilles que Marcel Duchamp, au début du XXe siècle, avait acheté au BHV. A Berlin, en revanche, où il n’est installé que depuis deux ans, Cyprien Gaillard est déjà une vedette incontestable d’une scène pourtant riche en artistes. On le serait à moins : après son expo retentissante et trashissime au KW en avril, pour laquelle il a érigé une immense pyramide de bières bientôt vandalisée par les spectateurs, qui pouvaient y boire les bouteilles et se ruiner la santé en toute liberté, il vient de placer sur le toit d’un immeuble décati de l’ex-RDA la tête en néon d’un chef indien. Le taxi nous l’indiquera, en passant de nuit sur Alexanderplatz, comme une curiosité touristique : dans

le ciel de Berlin-Est, la mascotte du club de base-ball de Cleveland, qui se voulait autrefois une moqueuse caricature des Indiens d’Amérique, devient ici un emblème amusé, souriant, revanchard, de la culture mondialisée. Pour autant, Cyprien Gaillard se mêle assez peu au monde de l’art, de Berlin ou d’ailleurs. Mais surtout, il se garde bien d’être une star du marché, veillant paraît-il à maintenir un prix assez bas à ses œuvres, préférant sans doute temporiser, miser sur le long terme d’une vie d’artiste plutôt que sur les coups d’éclat du marché. Voilà donc un artiste dont la reconnaissance ne tient pas à des records de vente ni à un jeu moqueur avec le marché de l’art : il doit tout à la puissance de son travail. Et rien n’est plus éloigné de lui que l’attitude cynique d’un Damien Hirst. Enfin, l’artiste fait partie des quatre lauréats du prix 2011 de la Nationalgalerie qui vient de s’ouvrir à l’Hamburger Bahnhof : pour l’occasion, il montre son tout dernier film tourné en Irak. portrait de l’artiste en archéologue du présent Une récente image montre Cyprien Gaillard portant un gilet pare-balles dans le désert irakien. En juin, l’artiste a entrepris de partir à Bagdad pour filmer les buildings modernes de la capitale mais également les vestiges

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© Krzysztof Zielinski, courtesy the artist and Berliner Künstlerprogramm/DAAD

© Cyprien Gaillard, courtesy Bugada & Cargnel Paris/Sprüth Magers Berlin London/Laura Bartlett Gallery London

de l’ancienne Babylone. De ces ruines laissées à l’abandon et ouvertes au pillage, il ne reste plus que quelques monticules et murets, les merveilleuses portes bleues d’Ishtar ayant été emportées au début du XXe siècle à Berlin. On peut les voir encore aujourd’hui au Pergamon Museum. Sur place, Saddam Hussein avait entamé une restauration abusive en faisant reconstruire avec des briques nouvelles les murs de la citadelle. Plus loin, il s’était fait ériger un palace très stylé années 80, avec vue sur les vestiges de l’antique Babylone. En 2003, l’armée américaine a symboliquement choisi d’occuper ce site et d’en faire une base militaire. Les soldats de l’US Army ont creusé là des tranchées, gravé leurs prénoms sur les pierres anciennes. Pour sécuriser leurs checkpoints, ils ont rempli quantité de sacs de sable contenant parfois des bouts de vases ou de tablettes anciennes. Ce sont ces strates de dégradations, ces superpositions de ruines qui s’accumulent sous nos yeux dans le film de Cyprien Gaillard, l’histoire prenant alors la forme d’un cycle continu de destructions et de reconstructions. Détail technique : dans le convoi blindé qui l’emmenait à travers l’Irak, l’artiste était venu avec une équipe cinéma et une caméra 35 mm, mais a subitement décidé

Neon Indian Haus der Statistik, Alexanderplatz, Berlin, 2011

de tout filmer au téléphone portable, et à l’arrache. Un geste léger, mobile, mais également en phase avec les insurgés qui ont filmé au portable les révolutions des pays arabes.“Tout le film parle d’anachronisme, de lasers, d’hélicoptères et de soldats ultramodernes évoluant dans les murs de Babylone, la première ville du monde. Mais je ne voulais pas juste montrer cette situation magique de l’anachronisme, je voulais que mon film le soit lui aussi. J’ai donc laissé tomber la Sony F3 et mon chef-opérateur pour tout tourner sur mon téléphone portable, et ensuite transférer ce film sur 35mm : l’ultra-nouveau sur l’ultra-ancien, c’est d’une certaine façon très irrévérencieux vis-à-vis du cinéma”. Survolé par le sample d’un morceau de David Gray justement intitulé Babylon, que les soldats américains diffusaient en boucle à leurs prisonniers irakiens, le film, intitulé Artefacts, s’éloigne du documentaire. Il offre une méditation rêveuse entre les ruines de Berlin et de Bagdad, entre le désert d’Irak et les grands paysages des Etats-Unis et de la Death Valley, dans une distorsion de la géographie et de l’histoire. Portrait de l’artiste en plasticien de l’espace et du temps. Cyprien Gaillard jusqu’au 9 janvier 2012 au Centre Pompidou, Paris IVe, www.centre-pompidou.fr 21.09.2011 les inrockuptibles 59

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smells like

90’s spirit

Les années 80 ? Complètement dépassées ! Le gros revival de saison, dans le rock, ce sont les années 90. Notamment grâce aux 20 ans du Nevermind de Nirvana, dont parlent aussi bien le rappeur Orelsan que l’ancien Diabologum Michel Cloup. par Stéphane Deschamps a a commencé il y a une poignée d’années. Dans les rues des grandes villes, où l’industrie forestière a pourtant peu prospéré en vingt ans, on a recommencé à croiser des tas de (plus ou moins) jeunes types en chemises à carreaux genre bûcheron, négligemment ouvertes sur des T-shirts Mudhoney ou Sonic Youth. Peut-être allaient-ils au concert : Pavement, Dinosaur Jr., les Foo Fighters, les Smashing Pumpkins et Sebadoh, tous emblématiques du rock des années 90, sont à l’affiche. Suede, Primal Scream, les Red Hot Chili Peppers, Noel Gallagher, DJ Shadow et les Spice Girls reviennent aussi, parfois pour 60 les inrockuptibles 21.09.2011

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Kurt Cobain dans une piscine de North Hollywood, Los Angeles, 10 octobre 1991 21.09.2011 les inrockuptibles 61

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rejouer un vieil album mythique en intégralité. Encore ailleurs (plus loin), la Tournée des années 90 – Génération Dance Machine (animée par Charly et Lulu de Hit Machine, avec Worlds Apart et Indra) fait son effet. En juin, NTM refoutait le feu à Bercy. La chaîne de télé américaine ABC prépare une série-golote sur la reformation d’un girrrl-group des 90’s (Sleater-Kinney, on t’a reconnu). La réédition de l’intégrale des Supreme Dicks (obscurs à l’époque, oubliés aujourd’hui) est la sortie discographique la plus attendue du moment, par au moins 164 fans quadras. De nouveaux groupes jouent en faisant (plutôt bien) comme si c’était les années 90 (The Pains Of Being Pure At Heart). Mais le gros morceau – et même très gros, pour ceux qui achèteront la version Super Deluxe 4 CD + 1 DVD –, c’est la réédition anniversaire du Nevermind de Nirvana, sorti en 1991. Vingt ans que ce disque, parfait alliage de mélodies en plumes, de guitares en plomb et de supplément d’âme (damnée), a pris d’assaut le mainstream, enfoncé une grenade dégoupillée dans le gosier de la culture de masse (qui depuis l’a bien digérée). Que reste-t-il de Nirvana, de Nevermind ? Quelques chansons éternelles aux titres qui claquent comme des slogans réutilisables à toutes les sauces (Come As You Are), des images de Kurt Cobain, chère tête blonde aux yeux fous ; surtout le souvenir d’un grand frisson historique et collectif qu’on n’a pas éprouvé depuis. Comme si Nevermind avait été le dernier d’une lignée : dernier grand classique du rock, dernier album à la fois subversif et populaire. Mais

la fin de l’histoire de Nirvana, paraphée par le suicide de Cobain en 1994, ne marque pas la fin de l’histoire du rock. Hasard ou coïncidence, deux artistes français, qui ont pas mal fréquenté Nevermind, se trouvent à leur tour rattrapés par les années 90. Le Toulousain Michel Cloup sort ces jours-ci un album de folksinger électrique intime et renversant (Notre silence). C’est l’ancien coleader de Diabologum, le groupe indé français le plus important des années 90 – comme une alternative incisive à Noir Désir. Raccord avec le rock américain indie, grunge et post-grunge, Diabologum s’était formé au début des années 90 et séparé en 1998. L’événement le plus excitant du retour des années 90, juste derrière les rééditions de Nirvana et des Supreme Dicks, c’est que Diabologum se reforme, le temps d’une date au moins, pour les 20 ans du festival Les Rockomotives (Vendôme, 29 octobre). Au printemps, le groupe faisait un petit concert de chauffe, semi-secret, à Poitiers. Michel Cloup : “Dans le public, des gens pleuraient. Du même âge que nous, l’approche de la quarantaine. On a commencé à écouter de la musique au début des années 90. On se fait un petit coup de nostalgie et des plus jeunes découvrent les groupes de cette époque et les apprécient. Des revivals, on en a tous les six mois depuis quinze ans. Mais là, je trouve que c’est réussi. Les reformations de Pavement, Dinosaur Jr., Sebadoh, c’est bien, pas glauque.” Bon, en revanche, la reformation de Nirvana, ça ne va pas être possible. “Nevermind est un album incroyable, un classique, que des bonnes chansons. Je ne l’avais pourtant pas adoré à sa sortie, à cause du son, de la production. J’étais

plus fan du premier album, Bleach, que j’avais commandé dans un petit magasin à Toulouse. Quand tout le monde a commencé à adorer Nirvana, j’ai eu l’impression qu’on me volait mon petit groupe. Dommage que Nirvana n’ait pas continué, le groupe avait de l’avenir : le dernier groupe de rock, vraiment de rock, avant que le rock ne parte dans la marge pour laisser la place à de la musique logo.” Des logos, des références et du placement produits, il y en a plein dans le clip de 1990, premier single du nouvel album d’Orelsan, le rappeur normand que la censure n’a pas réussi à briser (big up à Marie-Ségolène Royal). Des logos rigolos : barre chocolatée Raider, blouson Waïkiki, Minitel, Caméscope JVC, Olivier Cachin, portable Motorola gros comme un talkie-walkie, sweat Champion et boîte de Nesquik. Dans la chanson, des références à MC Solaar, au Top 50, des scratches à l’ancienne et un flow garanti sans autotune. L’âge d’or du rap des nineties, fantasmé par un gars né en 1982, biberonné au rock metal avant de tourner rappeur. Orelsan : “C’est de la nostalgie pour une période que j’ai toujours kiffée sans vraiment la vivre. Il y avait une naïveté, une fraîcheur, chaque rappeur arrivait avec un truc nouveau, personnel. Après, je ne suis pas d’accord avec les gens qui disent ‘c’était mieux avant’. On kiffait certains trucs à fond parce qu’on n’avait pas le choix qu’on a maintenant avec internet, on était plus tolérants. Je n’aimerais pas retourner dans un monde sans internet ni échanger mon lecteur MP3 contre un Discman qui sautait toutes les trois secondes.” Dans le clip de 1990, il y a 1995. Pas l’année, mais un collectif de jeunes

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“la pochette de ‘Nevermind’, ça fait partie des trucs qui m’ont fait réfléchir à la liberté, à la rébellion” Orelsan rappeurs parisiens old-school, carton de l’été sur internet, dont 1995 est le nom et sans doute l’année de naissance. Orelsan : “J’ai découvert 1995 il y a six mois, pendant que je bossais sur des beats de rap classique. Ils retournent à la base et font ça super bien, ils sont comme ça dans leurs têtes. Pour une bande de potes qui rappent, il n’y a rien de mieux que de se mettre en cercle et s’échanger des couplets, c’est du rap pur. Quand je les vois, j’ai envie d’écrire, de travailler des flows.” La nostalgie des uns nourrit la créativité des autres : c’est bien, ça. “C’est pas mal ton truc, mais j’ai entendu ça en mieux il y a quinze ans.” Cette phrase, que l’on entend de plus en plus souvent (et qu’on s’est même surpris à prononcer), relève du syndrome dit “du vieux con”, qui a tout vu tout entendu et écrase du poids de son érudition le jeune candide. L’ancêtre a sans doute raison, mais à quoi bon ? C’est fatal, c’est cyclique, on n’y peut rien : un revival chasse l’autre. Le rock a toujours été affaire de recyclage, d’hybridation et de raccommodage.

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Même les avant-gardes finissent par prendre un coup de vieux. Le rock n’est pas mort, mais il vit, survit et revit sans avoir jamais vraiment coupé le cordon ombilical. Dans la première moitié des années 1950, Elvis Presley l’inventait en tétant avec une avidité proche de l’obscène les deux mamelles de la musique d’avant : le blues et la country. On n’a pas fait mieux depuis, ni autrement. Orelsan : “Jouer au vieux con, c’est mon réflexe naturel, comme tout Français qui se respecte. Mais je me débrouille pour que ça ne sorte pas de moi, parce que souvent c’est faux. Pour faire 1990, je me suis tapé un max de vieux rap. C’est cool, mais le rap d’aujourd’hui est mieux produit. Dire ‘c’était mieux avant’, je le faisais mais c’est fini, ça ne sert à rien de comparer.” Michel Cloup : “J’ai parfois cette attitude de vieux con quand j’entends certains nouveaux groupes, je réagis exactement comme les mecs qui me faisaient horreur dans les années 90. C’est la vieillesse, mais aussi de l’honnêteté. Ça alimente les discussions, c’est intéressant.

Quand un jeune dit à un mec ‘ta gueule vieux con !’, ça le fait un peu bouger, et réciproquement. Quand tu passes 40 ans, tu deviens un vieux con qui parle avec des jeunes cons, les deux points de vue sont intéressants. Et puis il ne faut pas toujours chercher l’album qui va marquer l’histoire de la musique, le plus important c’est qu’il te touche toi.” Soyons positif, soyons visionnaire : imaginons la future nostalgie, le revival années 00, qui devrait pointer le bout de ses trous de nez vers l’an 2020. Au pire, Lady Gaga se reformera sous le nom de Mamy Gaga. Au mieux, My Bloody Valentine mettra la touche finale à son nouvel album, qu’on attend depuis 1991. Orelsan et Michel Cloup s’accordent à rêver d’un retour des productions hip-hop et r’n’b. Michel Cloup : “Pour moi, les années 2000, c’est la mort du rock indé et la renaissance du hip-hop, à travers Anticon, Def Jux, Rhymesayers. Qu’est-ce qui va rester des années 2000 ? Le hip-hop indé, qui s’est ouvert au rock et à l’électronique. A l’époque, je n’écoutais

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“les reformations de Pavement, Dinosaur Jr., Sebadoh, c’est bien, pas glauque” Michel Cloup à peu près que ça.” Orelsan : “Il y avait du bon r’n’b dans les années 2000, des trucs comme Aaliyah, les prods de Timbaland. Et puis les Anglais, Craig David, la jungle, le drum’n’bass, le grime, je kiffais même si ça n’a pas trop marché en France. Il y a eu plein de bons artistes dans les années 2000 mais pas de vrai gros phénomène, rien de légendaire. Avec internet, on a accès à tellement de choses qu’on a moins tendance à en glorifier certaines.” Lacune d’icônes : Orelsan met le doigt sur le gros problème des années 2000 et plus généralement de l’ère post-Nirvana. Les pop-stars mondiales et suréquipées sont là, en tête de gondole, des Black Eyed Peas à Lady Gaga. Internet a permis une incroyable, et mondiale, démocratisation de l’accès à la musique, quantitative et qualitative, tous espacestemps confondus. Mais on regrette parfois le temps du parti unique, on déplore dans le rock d’aujourd’hui l’absence d’aimables leaders, de figures charismatiques et emblématiques, façon Dylan, Clash, Marley ou Cobain, porteuses de valeurs et fédératrices au-delà des familles musicales. Comme un peu toute la vie sociale et culturelle, la musique s’est morcelée, compartimentée, assemblage de petites communautés mitoyennes mais autarciques, affaires de spécialistes. Un signe : les crises et les révoltes sociales actuelles n’ont pas d’hymne ni de chantre, la musique n’a pas accompagné le mouvement. Grâce aux réseaux sociaux et à ses amis, Michel Cloup a beaucoup suivi les manifestations des indignés en Espagne, puis il a essayé de s’intéresser à ce qui (ne) se passait (pas) en France. “Je suis allé tous les soirs aux réunions. Un public clairsemé, il ne se passait pas grand-chose. Leur teaser musical sur les réseaux sociaux, c’est Manu Chao. Ça m’a un peu fait quitter le mouvement (rires)… Cette absence de politisation dans la musique, j’explique ça par ‘l’accessoirisation’ : le rock est devenu comme un blouson cool, un logo, une attitude. Dans Nirvana, il y avait

de l’attitude, mais derrière il y avait un mode de vie, des idées, une liberté. Aujourd’hui, la musique mainstream est à la botte des vendeurs de T-shirts et de yaourts. Pour marcher, elle doit se soumettre à la norme. Je n’aime pas l’idée qui dit que pour réussir il faut placer ta musique dans des pubs. Le rock alternatif existe, il se passe des choses, mais il est enfermé dans son ghetto, il n’a pas l’exposition qu’avait Nirvana à l’époque.” Orelsan : “La pochette de Nevermind est parfaite : un bébé qui veut attraper un billet, c’est une critique du capitalisme, ça fait partie des trucs qui m’ont fait réfléchir à la liberté, à la rébellion. Kurt Cobain, c’était un leader, on voulait lui ressembler. J’étais un peu jeune quand Nevermind est sorti, mais ce titre, ‘Rien à foutre’, ça symbolise l’état d’esprit de l’adolescence, des soirées à boire et fumer, ça me parlait à mort quand j’étais ado. Après, la politisation des années 90 était naïve. Au collège, j’étais un gros fan de Rage Against The Machine, des gars avaient le T-shirt de Rage avec le portrait du Che, et ils croyaient que c’était le chanteur du groupe (rires)… Aujourd’hui, la musique est moins politisée, mais on est plus dans la nuance, il y a plus d’information. Dans un autre registre, même si ce n’est pas de la musique de jeunes, le gros tube de Zaz parle à des gens qui en ont ras le bol du capitalisme.” Moins que la musique elle-même, ce sont sa diffusion et sa fonction qui ont changé, dans un monde qui bouge, plus plat et fragmenté. Vingt ans après le séisme Nirvana, la musique est partout, mais n’est plus au centre. Reste à inventer la bande-son de cette tectonique des plaques – qu’on ne confondra pas avec la tecktonik des Belges, genre musical et danse des années 2000, dont le revival peut attendre. Nirvana Nevermind, rééditions (Polydor/Universal), sortie le 26 septembre Michel Cloup Notres ilence (MC/Differ-ant). En concert solo le 2 octobre à Paris (Gaîté Lyrique), concert de Diabologum le 29 octobre à Vendôme (Les Rockomotives), www.michelcloup.com Orelsan Le Chant des sirènes (3e Bureau/Wagram), sortie le 26 septembre Hors-série Les Inrocks Nirvana en kiosque 21.09.2011 les inrockuptibles 65

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Lacan au present Le cinéaste Benoît Jacquot l’a filmé et fréquenté très jeune. L’historienne de la psychanalyse Elisabeth Roudinesco le défend dans un essai vif et limpide. Dialogue de passionnés autour de la figure toujours controversée de Jacques Lacan. recueilli par Jean-Marie Durand et Jean-Marc Lalanne

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ouvent perçu comme chef de secte, pervers ou escroc, Jacques Lacan reste, trente ans après sa disparition, en partie associé à la dimension sulfureuse du scandale. Plus encore que Freud, déjà très contesté (cf. le pamphlet récent de Michel Onfray, Le Crépuscule d’une idole), qu’il excède dans le goût de la provocation, Lacan semble symboliser le rejet actuel de la psychanalyse, dont il incarna en France l’âge d’or dans les années 60-70. Mais que retenir de lui au-delà des commentaires hâtifs centrés sur l’aspect baroque et clownesque du personnage ? Beaucoup d’idées et d’intuitions permettant de penser les fêlures du monde actuel, suggère l’historienne de la psychanalyse Elisabeth Roudinesco dans son dernier livre, Lacan, envers et contre tout, où elle réévalue les apports décisifs du lacanisme au freudisme par le biais, notamment, de la philosophie. De sorte que si “le XXe siècle était freudien, le XXIe siècle est d’ores et déjà lacanien”,

indique-t-elle. Sa redéfinition d’un sujet immergé dans le langage, sa pensée de l’émancipation, ses célèbres aphorismes (“il n’y a pas de rapport sexuel”, “c’est au royaume des morts que les non-dupes errent”, “l’amour, c’est donner ce que l’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas”, “ne pas céder sur son désir”…) consignés dans son Séminaire – l’œuvre de sa vie – ont marqué l’histoire de la pensée et des affects. Pour en évoquer les traces, nous avons convié Elisabeth Roudinesco à échanger avec le cinéaste Benoît Jacquot, qui le premier (et presque le dernier) filma Lacan en 1974 et resta très proche de lui et de sa pensée. Une discussion à bâtons rompus, pour tenter de dissiper les équivoques lacaniennes. Qu’en est-il aujourd’hui de la figure de Lacan ? Est-il toujours perçu comme une idole ou un démon, comme ce fut longtemps le cas ? Elisabeth Roudinesco – Dès qu’on a affaire à la psychanalyse, on se confronte à cette dialectique idole/démon.

C’est pareil pour Freud. Le rapport à ces figures est toujours fanatique. Mon travail consiste plutôt à critiquer les deux positions : idolâtrie ou détestation. J’ai essayé de montrer pourquoi Lacan était le plus grand penseur de l’après-freudisme. Il a procédé à une refonte du système freudien, a remplacé le substrat biologique par le langage, il a théorisé le sujet et le désir différemment de Freud qui, lui, est resté ancré dans le darwinisme. Il s’est également inspiré de la philosophie allemande (Hegel), puis du surréalisme – auquel Freud, bien que sollicité par Breton, n’a pas compris grandchose. Au fond, Freud était un homme produit par le XIXe siècle. Lacan a été contemporain de toutes les transformations du XXe, et en même temps quelque chose l’attachait aussi au XVIIIe. Sade comptait beaucoup pour lui, pas particulièrement pour les pratiques sexuelles qu’en tant que puissance subversive. L’enseignement de Lacan était formidablement subversif. Et comme nous l’avons dit avec

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Jacques Lacan vers 1936

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“quand on lit Lacan, on a le sentiment d’être regardé, compris, lu en même temps qu’on lit” Benoît Jacquot Alain Badiou, Lacan était l’arme la plus grande contre la connerie. Un peu comme Flaubert. Quel est votre point de vue sur l’accusation récurrente de pensée réactionnaire ? Elisabeth Roudinesco – Lacan peut être lu par des réactionnaires. Il a été lu par Louis Althusser comme un penseur de gauche, ce qu’au fond il n’était pas, même si politiquement il était lié à L’Express, la social-démocratie, Mendès France… Je dirais plutôt qu’il était un conservateur éclairé. Quant à l’œuvre, elle permet une lecture absolument conservatrice, puisque Lacan maintient la fonction paternelle, donc le patriarcat, ce que les protecteurs de la famille traditionnelle n’ont pas manqué de récupérer. D’autres, dont je fais partie, ont montré qu’au contraire la revalorisation de la fonction symbolique prend la suite de la déconstruction de la figure du père. Comment Lacan peut-il servir aujourd’hui à penser des questions contemporaines comme l’homoparentalité, les mères porteuses… ? Elisabeth Roudinesco – Dans la théorie de Lacan, il n’y a rien, vraiment rien qui s’oppose à l’homoparentalité ou à la gestation pour autrui. De façon évidente, il ne pouvait pas penser par avance des questions aussi techniques. Mais il a été le premier à prendre des homosexuels en analyse sans essayer de les “soigner”, car il n’a jamais considéré l’homosexualité comme une maladie. De fait, il avait beaucoup d’homosexuels parmi ses patients dans les années 50. Puis il a été le premier à prendre des analystes homosexuels dans son école. Dans les années 70, dans l’Ecole freudienne de Paris, on pouvait être homosexuel sans se cacher. Alors que dans d’autres sociétés c‘était interdit. Que des homophobes se réclament de Lacan est scandaleux.

Mais le fait est que certains lacaniens sont extrêmement conservateurs. J’ai par exemple été traitée “d’organisatrice de psycho-pride” parce que j’ai donné une interview à Têtu. Benoît Jacquot, pouvez-vous évoquer votre rencontre avec Jacques Lacan ? Benoît Jacquot – J’étais très jeune, à peine plus de 20 ans. J’avais lu les Ecrits et je réalisais des documentaires pour la télévision. Une série proposait des rencontres avec les têtes pensantes de l’époque, comme Claude Lévi-Strauss, Roman Jakobson… Lors d’une réunion, j’ai proposé Lacan. On m’a dit qu’il n’accepterait jamais. Jacques-Alain Miller (gendre de Lacan – ndlr) était son interlocuteur privilégié. Je l’ai rencontré, ma façon de voir les choses l’a convaincu, il en a parlé à Lacan puis m’a dit : “Le Docteur est d’accord.” C’est comme ça que son entourage l’appelait. J’ai alors appelé “le Docteur” et il m’a dit, littéralement : “Rappliquez.” Je vais rue de Lille, où plusieurs dizaines de patients attendaient, amassés dans une pièce. Gloria, son assistante, m’a dit “Ça ne va pas être long”, ce que j’avais peine à croire vu le nombre de personnes. Au bout de dix minutes, il est sorti, a balayé la salle des yeux, a posé son regard sur moi et m’a dit : “Venez.” Il s’est adressé ensuite à la salle en disant “C’est terminé”. Et là, un concert de lamentations extravagant s’est élevé. Je suis rentré dans son bureau, lui ai expliqué mon projet, il m’a écouté en soupirant, ricanant, griffonnant comme toujours. Puis a dit “Vous avez faim ? Venez”. On est descendu à La Calèche, en face de son cabinet, et j’ai compris que dans les trois mois ça serait fait. L’une des thèses de votre essai, Elisabeth Roudinesco, est d’affirmer que Lacan a fait de la psychanalyse une aventure intellectuelle, qui rayonne dans l’univers de la pensée. Pensezvous qu’il y a aujourd’hui une résorption de la psychanalyse parmi les sciences

médicales et qu’elle circule moins en dehors de son champ ? Elisabeth Roudinesco – Je ne pense pas en effet qu’il existe aujourd’hui une scène psychanalytique qui prolonge cette aventure intellectuelle, hélas. En France, les lacaniens sont dominants mais il existe plusieurs branches. Il y a les lacaniens les plus calmes, héritiers de Maud Mannoni, Espace analytique ; il y a l’Ecole de la Cause freudienne de Jacques-Alain Miller, qui représente un quart du champ psychanalytique. Lacan est très présent, enseigné à l’université. Mais si je pense quand même que l’aventure intellectuelle tend à s’interrompre, que les analystes n’écrivent plus de livres, c’est qu’aujourd’hui, pour devenir analyste, on fait des études de psycho. Pour pratiquer dans une institution, il faut ce diplôme. C’est un peu comme si tous les politiques sortaient de l’ENA. Ce qui faisait la richesse de ma génération, c’est que les analystes étaient issus de tous horizons, aussi bien la psychologie ou la philosophie que les études littéraires. Il y a une dissolution dans la psychologie clinique de tous les savoirs, de la recherche, de la vie intellectuelle du champ analytique. Benoît Jacquot – Toi, tu as fait une analyse, Elisabeth ? Elisabeth Roudinesco – Oui, évidemment, avec Octave Mannoni… Benoît Jacquot – Eh bien moi non, jamais. Quel usage avez-vous fait de l’œuvre de Lacan dans votre aventure artistique personnelle ? Benoît Jacquot – Ça l’a profondément nourrie mais sans préalable de ma part quant à un usage possible. Je n’ai jamais pris son enseignement comme un ensemble de recettes dont je pourrais me servir. Vos films ont beaucoup représenté la cure analytique… Benoît Jacquot – Oui, ça me préoccupe

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David Balicki

Elisabeth Roudinesco et Benoît Jacquot, témoins majeurs

beaucoup, et c’est pour ça qu’avant même de le filmer je me suis tourné vers le travail de Lacan. Et à chaque fois que je le relis à l’occasion de la parution d’un séminaire, je suis happé. Happé par quoi ? Benoît Jacquot – Par la force considérable de cette pensée qui semble s’énoncer à mesure qu’elle se pense. Et qui du coup se risque constamment et garde une présence considérable. Ça parle immédiatement. Et il ne s’agit pas tellement de comprendre ce qu’on lit : ce qu’on lit vous comprend. On a le sentiment d’être regardé, compris, lu en même temps qu’on lit. La psychanalyse a beaucoup infusé dans le cinéma mondial… Benoît Jacquot – Elle a été extrêmement prégnante dans tout le cinéma hollywoodien (Hitchcock, Mankiewicz, Preminger), mais aussi dans le cinéma allemand muet (Pabst, Lang…) Elisabeth Roudinesco – Avec Serge Daney, nous disions que la psychanalyse et le cinéma avaient tout à voir. Ça naît en même temps, ça émigre en même temps… Sur la côte Ouest, on retrouve les grands psychanalystes venus de Vienne et qui deviennent les analystes des stars hollywoodiennes. Et puis c’est Huston qui a réalisé le grand film sur Freud (Freud, passions secrètes, 1962). Vous saviez que Marilyn Monroe devait jouer dedans ? Mais Anna Freud n’a pas

voulu. Il y a un moment où le cinéma hollywoodien traduit l’exaltation de l’Amérique pour la psychanalyse. Mais le cinéma français classique n’est pas du tout pénétré de psychanalyse. Ni la Nouvelle Vague. En revanche, les générations suivantes, avec Téchiné, Jacquot et jusqu’à Desplechin ou Bonitzer, sont totalement imprégnées de psychanalyse. Benoît Jacquot – Après 68, les Cahiers du cinéma ont connu une période d’intense politisation. Pour la génération de critiques de Serge Daney, Bonitzer, Toubiana, il s’est agi de sortir du tout-politique. Vers 1972, cette sortie s’est faite sous l’égide de la psychanalyse lacanienne. Elisabeth Roudinesco – C’est vrai que les générations post-Nouvelle Vague sont imprégnées de culture psychanalytique. Arnaud Desplechin prépare d’ailleurs une adaptation de Psychothérapie d’un Indien des plaines de Georges Devereux, le récit de la cure d’un Indien dans l’Amérique des années 50. Mais la Nouvelle Vague s’y est peu intéressée. Pourrait-on dire que dans son rapport au langage, Godard est proche de Lacan ? Benoît Jacquot – Ah oui, vraiment, c’est très proche. Le geste godardien est très proche de la réthorique lacanienne. Lacan allait-il au cinéma ? Oui. C’est un beau souvenir d’avoir vu avec lui L’Empire des sens. Il avait été

très impressionné. Il trouvait le film cubiste, fait de volumes qui s’interpénétraient. Je pense que cette théorie très formelle lui permettait de digérer la charge sexuelle du film. Et puis, sur le non-rapport sexuel, il avait trouvé là du fil à retordre. Sans parler de son intérêt pour le Japon dans ces années-là. Dans votre essai, Elisabeth Roudinesco, vous parlez aussi de la façon dont la littérature contemporaine, par l’usage de l’autofiction, s’inspire des récits de cas propres à la littérature psychanalytique. Désormais, ditesvous, chacun devient “le clinicien de sa propre pathologie”. Elisabeth Roudinesco – Oui, je trouve que la littérature contemporaine ressemble de plus en plus à des récits de cas cliniques. Et ce n’est pas mon goût. J’y vois une réduction de la chose littéraire. Benoît Jacquot – Moi ça m’intéresse beaucoup, l’autofiction. Et toutes les formes qui périment une idée un peu sacralisée qu’on se ferait de la littérature. Qu’une œuvre littéraire atteste des changements sismiques de la psyché est tout à fait passionnant. Lacan aurait pu dire des choses très inédites, très singulières, là-dessus. Elisabeth Roudinesco – Je suis plus partagée. Je reste attachée à l’idée que pour être un écrivain il faut savoir écrire. 21.09.2011 les inrockuptibles 69

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“ça fait vingt ans que je dis qu’il ne faut pas imiter Lacan” Elisabeth Roudinesco Benoît Jacquot – Moi j’en suis moins sûr. La littérature contemporaine à laquelle vous pensez, c’est par exemple Christine Angot ? Elisabeth Roudinesco – Oui, elle représente cette tendance un peu brute de l’écriture du soi. Mais il ne s’agit pas de porter un jugement sur son travail… Benoît Jacquot – C’est bien, Christine Angot ! Et elle a le droit de se dire écrivain ! Elisabeth Roudinesco – Bien sûr, et ce n’est pas mon problème de savoir qui peut ou ne peut pas se dire écrivain. Au-delà du goût pour tel ou tel auteur, je remarque simplement qu’on voit s’immiscer dans la littérature beaucoup de confessions qui ressemblent à des écrits pathographiques. Ça ne tient d’ailleurs pas d’une influence de Lacan en particulier. Benoît Jacquot – Ça n’empêche pas que le fonctionnement du discours lacanien s’est largement diffusé et est devenu une doxa répandue partout dans les médias, dans le champ politique. L’usage de formules paradoxales est devenu une façon commode de se débarrasser de tous les problèmes, de se défausser par une astuce. C’est un effet pervers de Lacan ? Benoît Jacquot – Pervers me semble un bien grand mot (rires). Toutes les pensées fortes génèrent des usages creux et mécaniques. Celle de Lacan est suffisamment forte pour que ça dure – et ça ne semble pas près de s’arrêter. Votre livre, Elisabeth Roudinesco, appelle à une refonte de la pratique lacanienne : vous ne défendez pas les séances à durées variables, le silence de l’analyste… Elisabeth Roudinesco – Ça fait vingt ans que je dis qu’il ne faut pas imiter Lacan. Il est allé à la dissolution absolue du temps de séance. L’idée de la séance à durée variable apparaît dans les années 50 et elle casse le chronomètre.

Dans les années 70, rue de Lille, Lacan prend des patients parfois cinq fois dans la journée, juste pour une minute. Mais le patient passe dans une pièce à côté, revient, ça circule. C’est le dernier Lacan, ses années folles… Benoît Jacquot – Pourquoi “folles” ? Elisabeth Roudinesco – Parce que la dissolution absolue du temps de séance était un acte fou. Benoît Jacquot – Donc tu penses qu’il était fou… Elisabeth Roudinesco – Je n’ai absolument pas dit ça. Je pense que cette façon de faire disparaître la séance – le patient entre, paie, dit une phrase et sort –, ce n’est pas imitable. Je prends position contre les séances ultracourtes. Je pense qu’un analyste doit prendre un rendez-vous toutes les demi-heures ou toutes les quarante-cinq minutes et se réserver la possibilité de ponctuer la séance, c’est-à-dire de l’interrompre lorsque quelque chose d’important a été dit. Mais il ne doit pas enchaîner sur un autre rendez-vous. Le cadre doit être fixe, même si on peut jouer à l’intérieur de ce cadre. Je suis tout à fait contre l’usage abusif du silence. Certains patients n’ont jamais entendu la voix de leur analyste pendant la séance. Ça me paraît épouvantable. Je suis favorable à une analyse à multiples visages, qui ne rompt pas avec la rigueur éthique mais ne connaît aucun dispositif rigide. Si la psychanalyse ne se réinvente pas de ce côté-là, elle est morte. Lacan, envers et contre tout d’Elisabeth Roudinesco (Seuil), 182 pages, 15 € Le Séminaire, livre XIX… ou pire de Jacques Lacan, texte établi par Jacques-Alain Miller (Seuil), 264 pages, 23 € Je parle aux murs de Jacques Lacan (Seuil), 128 pages, 12 € Clartés de tout, de Lacan à Marx, d’Aristote à Mao de Jean-Claude Milner (Verdier), 192 pages, 15 € Vie de Lacan de Jacques-Alain Miller (Navarin), 24 pages, 5 €

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derriere la maison Bertrand Bonello a réuni un bel éventail d’actrices dans son film sublime sur les bordels des par Serge Kaganski photo Geoffroy de Boismenu

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close années 1900, L’Apollonide. Récit en chœur d’un tournage inoubliable.

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omment naissent les grands films ? A défaut d’identifier le mystérieux principe qui fait la beauté ensorcelante de L’Apollonide – Souvenirs de la maison close, au moins peut-on décrire certaines étapes de sa fabrication telles que vécues par ses protagonistes. Pour le réalisateur Bertrand Bonello, tout est parti d’une fascination ancienne pour le “plus vieux métier du monde”, son mystère qui a inspiré tant d’artistes, son lieu d’existence à la croisée des XIXe et XXe siècles : “La prostituée traverse l’histoire de la représentation. C’est une figure de proximité et en même temps on ne sait pas ce qu’il y a derrière. C’est un personnage de fiction. Mais plus que la prostituée, j’avais envie de filmer l’espace de la maison close, lieu fermé dans lequel on peut tout inventer.” Fascination exclusivement masculine ? Aucune des comédiennes du film ne s’intéressait au milieu des amours tarifées ou à la vie des bordels fin de siècle avant d’entreprendre ce travail. Certaines se sont éventuellement posé la question de la nudité, de la représentation du sexe et du rapport au corps, interrogations vite réglées. “Jouer une prostituée, avoir des scènes de nu, ce sont des questions finalement secondaires, explique Adèle Haenel, grands yeux verts et faux airs de garçon manqué. L’ambiance du tournage était un peu vestiaire ! C’est-à-dire que le côté embarrassant du rapport au corps était oublié. C’est comme ça que je l’ai perçu. D’ailleurs, le film reste assez pudique, le sexe y est plutôt mental.” Pour la réservée Alice Barnole, L’Apollonide fut le tout premier long métrage, baptême du feu redoublé par la singularité de son rôle, celui d’une prostituée défigurée par un client sadique, arborant deux larges cicatrices de chaque côté de la bouche qui dessinent un sourire figé et forcé, inspiré de L’homme qui rit de Paul Leni. “J’étais contente de participer à un film d’époque, raconte la jeune femme de sa voix douce et posée. En revanche, au départ, j’avais passé le casting pour le rôle finalement tenu par Jasmine Trinca. Ensuite, on m’a confié celui de Madeleine. J’étais un peu plus tendue mais je trouvais que c’était un très beau personnage. De la part de Bertrand, c’était une grande marque de confiance pour mon tout premier rôle. A la première lecture, on serait tenté de faire de mon personnage une victime. Bertrand m’a donné la direction opposée : surtout pas de drame, pas de pathos. Le maquillage a été décisif. Quand je le portais, je n’avais plus besoin de me poser trop de questions.” De son côté, Noémie Lvovsky ne se doutait pas qu’elle jouerait dans le film. Bertrand Bonello lui avait fait lire son scénario, la consultait souvent sur les personnages, comme cela se fait entre collègues.

“Un jour, il me demande ce que je pense du rôle de Marie-France. Au bout de deux heures, il me le propose. J’étais très surprise. Peut-être parce que je réalise. On en a parlé. Mon personnage ressemble à un metteur en scène, elle prépare les filles, les fantasmes des hommes.” La plupart des comédiennes se sont documentées, notamment en lisant l’ouvrage de Laure Adler sur les maisons closes, en regardant les photos, peintures ou films que leur soumettait Bonello. Noémie Lvovsky, elle, n’a pas ressenti le besoin de se lancer dans des recherches approfondies : elle a conçu son rôle non pas comme celui d’une prostituée mais plutôt comme un mélange de chef d’entreprise et de metteur en scène. Le lien entre maison close et cinéma est sans doute l’un des axes de ce film-monde, ces “Fleurs de Paris”, pour faire écho au chef-d’œuvre de Hou Hsiao-hsien, Les Fleurs de Shanghai (1998), également tourné en huis clos dans l’univers en bulle de la prostitution. “La maison close est un lieu théâtral, un lieu mental, un lieu de film-cerveau, poursuit Bonello. La maison close et la salle de cinéma ne font qu’un, l’extérieur n’existe plus.” Comme dans un film, le temps réel disparaît dans un lieu clos, coupé du monde, jour et nuit s’y confondent, les durées se contractent ou se dilatent. Dans une maison close, comme au cinéma, il y a un spectacle, des êtres que l’on regarde et d’autres qui viennent voir. La gouailleuse Céline Sallette, qui joue la figure tragique d’une prostituée amoureuse, exprime à sa manière cette fusion théorique entre l’objet film

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“la maison close et la salle de cinéma ne font qu’un, l’extérieur n’existe plus” Bertrand Bonello Bertrand Bonello et ses actrices : Adèle Haenel, Céline Sallette, Esther Garrel, Judith Lou Lévy, Hafsia Herzi

et son sujet : “Au-delà de la prostituée, le cinéma est un truc puissamment érotique. La lumière, l’ombre, l’effleurement… Quand un film ne dégage pas d’érotisme, il est chiant !” Autre aspect puissant du film : son hiératisme, sa noblesse, sa façon d’échapper aux pièges classiques qui plombent tant de films – le psychologisme, le sentimentalisme, l’autojustification, le “vouloir-dire”. Mélangeant documentation et fantasmes personnels, Bonello déploie un monde sans rien vouloir démontrer. “Bertrand a filmé la maison close comme s’il voyait quelqu’un regarder un tableau”, remarque Adèle Haenel. “Les sentiments arrivaient mais pas par des indications psychologiques, ajoute Noémie Lvovsky. Il nous indiquait plutôt des gestes, des rythmes, des choses très concrètes. Moi, je voulais toujours entrer vite dans le plan, parler vite, il me ralentissait !” L’Apollonide réussit également à éviter l’écueil muséal des films en costumes, un prodige vu son sujet. Le huis clos participe sans doute de ce miracle, de même que le travail sur les lumières ou la main légère sur la reconstitution d’époque. Mais il y a autre chose : la direction des actrices, à la fois prostituées Belle Epoque et filles de leur temps. “Il faut montrer qu’on a fait de la recherche historique, puis le cacher, théorise Bonello. Alors on se demande seulement comment donner du présent pur à chaque instant. Le chef déco prend un ensemble d’objets d’époque, mais on en refait certains à neuf. Ensuite, les actrices ont leur diction d’aujourd’hui. La musique n’est pas celle de l’époque.

Je maintiens qu’un film appartient toujours à l’époque où il est tourné. Je n’ai pas fait ce film avec une caméra 1900. Donc, pourquoi utiliser forcément de la musique 1900 ? La soul, ce n’est pas théorique. Pour moi, c’est un choix évident qui correspond affectivement à la condition des prostituées.” De son côté, Céline Sallette s’est davantage inspirée de Roland Barthes que de la vie des prostituées au tournant du siècle : “Fragments d’un discours amoureux est un livre qui contient de très belles choses sur la peinture de l’amour et qui permettait de nourrir les creux du film. Une phrase de Barthes pouvait m’aider à placer le personnage, la scène à venir.” Adèle Haenel insiste aussi sur l’apport des comédiennes au processus de mise en scène, “comme les conversations de fond, qui n’étaient pas écrites. Certaines scènes sont nées du jeu des acteurs. Bertrand sait ce qu’il veut, ça c’est clair. Mais il y avait des moments où il fallait remplir les lignes, mettre de la chair sur ce qui était écrit. Il ne se montrait pas très directif, nous laissait un espace de liberté tout en sachant où il voulait nous guider”. L’Apollonide se déroule tel un trip opiacé, une spirale hypnotique. Il recèle aussi quelques morceaux de bravoure. Une prostituée fait le pantin, une autre subit un casting tel un animal de foire, une visite médicale devient aussi angoissante qu’une séance de torture… Le plan le plus saisissant du film est sans doute celui où “la femme qui rit” pleure des larmes de sperme, image poétique et raccourci poignant de la triste condition 21.09.2011 les inrockuptibles 75

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“en découvrant le film, j’ai aimé voir mes copines respectées, bien filmées” l’actrice Adèle Haenel de prostituée. “Ça m’est venu au tout début, raconte Bonello. Après, j’étais très à l’aise avec cette idée. Ça fait partie de ce que j’appelle les scènes fondatrices, celles qui fondent ton rapport au cinéma du film. Une fois que j’ai cinq ou dix de ces scènes-là, je sais que j’aurai tout le temps envie de faire le film, même dans les difficultés. Cette image, je l’ai ressentie au premier degré. En préparant le film, une prostituée m’a dit que c’était ce qu’elle ressentait : à un moment, il y a un trop-plein qui ressort par les yeux.” Comment la débutante Alice Barnole a-t-elle vécu cette image ? “J’appréhendais un peu, mais je l’ai trouvée très forte. A Cannes, cette scène a déclenché des rires nerveux : elle a touché quelque chose de sensible chez les spectateurs.” Film-trip, film-cerveau, film qui intègre dans sa forme même le cinéma que chacun se fait, client de bordel ou spectateur entrant dans une salle obscure, L’Apollonide possède aussi une dimension plus prosaïque, voire politique, celle d’un rendu réaliste de la vie quotidienne des travailleuses du sexe il y a cent ans. Bien que la question du féminisme ne soit pas son objet de départ, le film sort dans le contexte post-affaire DSK, qui a porté à incandescence tous les débats sur les relations hommes-femmes, la place de la sexualité dans la vie publique, les processus inconscients à l’œuvre dans une société dominée par les hommes. Ce contexte est-il un bien ou un mal pour L’Apollonide ? Le film peut-il ou doit-il échapper à ces problématiques ? Alice Barnole se lance : “Les féministes y prendront certainement ce qui leur convient. Mais je pense que tout le monde va y trouver ce qu’il a envie d’y voir. Il n’y a pas de discours dans le film, et sûrement pas de nostalgie des maisons closes.” Sans entrer dans le vif de ce débat, Adèle Haenel évoque le regard que le film porte sur ses personnages féminins : “Le film ne montre pas les filles seulement comme des objets de désir, mais aussi dans leur travail quotidien. Cela génère du respect pour elles.” Plus virulente, Céline Sallette défend le film ainsi qu’une certaine idée de la féminité, voire du féminisme : “Des grands personnages féminins au cinéma, il n’y en a pas tant que ça. Le film montre des femmes prises dans le désir des hommes, mais c’est exactement son sujet. Et alors ? Il y a des femmes qui veulent échapper à tout désir. Ce féminisme-là ne m’intéresse pas. Si on accepte de vivre, on se retrouve forcément à un moment pris dans le désir d’un autre ! Si on refuse le jeu de l’amour, on se prive d’un grand pan de la vie.”

Et qu’en pense l’homme au centre du film ? L’Apollonide véhicule-t-il par essence un point de vue masculin ? “Je ne suis ni une femme ni une prostituée, admet Bonello. L’idée était de se mettre à côté d’elles mais pas à leur place. En termes de mise en scène, ça se traduisait par des détails comme filmer la femme au cœur du plan et l’homme en périphérie. Il fallait les filmer sans discours ou théorie préconçue. Je n’ai pas essayé de diriger mes actrices de façon autoritaire. Je me suis approché d’elles. Comme un peintre expressionniste, on garde le trait un peu flou, on n’appuie pas, on reste à une certaine distance.” Cette distance suffit-elle à préserver le film de toute lecture politique schématique ? Le cinéaste se tourne vers les femmes : “Certaines le jugent féministe, d’autres disent qu’on ne doit pas traiter ainsi les femmes. Je trouve très beau que des femmes se réapproprient ce film comme objet féministe. A l’inverse, je sais que les jurés féminins de Cannes l’ont desservi. Je n’ai pas commencé ce film avec de grandes idées générales sur la condition féminine, sinon je serais allé dans le mur.” Si le monde s’est fondé sur la domination des femmes par les hommes, le film, malgré son sujet, échappe à la question de la guerre des genres par sa puissance esthétique, sa tonalité à la fois entomologiste et fantasmatique, sa force de machine-cinéma. Il suffit de voir Bertrand Bonello, le plus fin et doux des hommes, pour évacuer le moindre soupçon de machisme. De regarder aussi les yeux brillants de ses comédiennes pour constater que ce tournage fut pour elles une expérience inoubliable. Rencontrées séparément, toutes ont souligné l’ambiance de camaraderie, d’émulation et de solidarité qui a soufflé entre elles tout au long du tournage. Des amitiés durables se sont tissées, si on en juge par leurs embrassades et rigolades le jour où elles furent réunies pour la session photo. Toutes ont gardé de Bertrand Bonello l’image d’un cinéaste qui savait exactement ce qu’il voulait mais qui leur a laissé une grande marge de liberté pour élaborer leurs personnages et s’épanouir en tant que comédiennes. Avec son ressenti d’actrice en tout début de carrière, Adèle Haenel résume bien l’aventure de L’Apollonide : “En découvrant le film, j’ai aimé voir mes copines respectées, bien filmées. C’était leurs personnages mais aussi elles, vraiment elles. J’ai trouvé ça très beau” lire critique du film p. 78

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L’Apollonide – Souvenirs de la maison close de Bertrand Bonello Le quotidien d’un bordel à l’aube du XXe siècle. Réflexif et sensuel, suave et toxique : immense.

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iresia, Le Pornographe, De la guerre… On a beau avoir aimé tous les précédents films de Bertrand Bonello, considérer sa trajectoire comme l’une des plus originales amorcées depuis un peu plus de dix ans, on ne s’attendait pas à ce qu’il accomplisse soudainement un tel saut, une telle échappée loin devant le peloton. Fascinant dès les trois premières secondes, hypnotique, addictif, suave et toxique comme une fleur carnivore, L’Apollonide

s’apparente à une serre ; la moiteur est tropicale, et partout la fièvre opère un progressif dérèglement des perceptions. Qu’est-ce qui a été vécu et qu’est-ce qui a été rêvé ? Les premières scènes organisent une savante mosaïque, où le récit d’un cauchemar par une jeune prostituée à son client se confond avec la matière de ce rêve. Elle lui raconte qu’elle a rêvé qu’il lui voulait du mal ; bientôt elle saura qu’il s’agissait d’une prémonition. Le film glisse d’un niveau à l’autre, mais les niveaux se ressemblent, se recouvrent,

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sériephilie cet entrelacs de désir et d’argent, de soumission et de domination, de théâtre et de pulsion, c’est aussi le cinéma

avec le port (ou non) d’un masque blanc comme seul caractère distinctif entre la veille et le songe. D’emblée, la construction de cet espace mental, ce labyrinthe sans dehors voué à la répétition, nous arrache à la représentation des maisons closes françaises du XIXe : on est très loin de la légèreté pépiante du Plaisir de Max Ophuls (qui n’excluait pourtant ni la douleur ni la mélancolie), plus proche de l’apnée opiacée des Fleurs de Shanghai (Hou Hsiao-hsien). De la prostitution, un dicton populaire affirme qu’il est le plus vieux métier du monde. Pour une fois, ça se voit. On ne voit même que ça. Bonello filme une fatigue qui n’a plus d’âge, remonte à des millénaires. Le poids de toutes les passes depuis l’aube de l’humanité semble peser sur chaque geste alangui des pourtant si jeunes pensionnaires de l’Apollonide. Et le métier a encore de l’avenir – ce que montre in extenso l’épilogue, surprenante trouée dans le temps. Aux lustres rococos a succédé la lumière franche et cassante du jour, mais aucune transformation profonde du protocole ne saurait briser le cercle de la répétition.

Répétitif, c’est le trait de ce film construit en boucle à la puissance technoïde. Mais également tout en subtiles variations harmoniques. Un scrupuleux réalisme s’articule peu à peu à ces somptueuses visions envapées. Entre les passes, filmées de façon elliptique et stylisée, s’intercalent les examens médicaux, les ablutions intimes, la menace des maladies vénériennes qui constituent le quotidien le plus prosaïque de ces travailleuses du sexe. Mais aussi la comptabilité et les soucis administratifs que doit affronter la taulière. Des mutations sociales et économiques défont peu à peu cet univers pas si clos. Parmi les doubles-fonds du film, le plus étrange tient à un étonnant tour de casting. La plupart des clients de ce bordel sont interprétés par des réalisateurs du cinéma d’auteur français. Se succèdent ainsi au bordel Jacques Nolot, Xavier Beauvois, Pierre Léon, Damien Odoul. Et comme le rôle de la maquerelle est tenu par Noémie Lvovsky et que la voix d’une sociologue d’époque qui a travaillé sur la prostitution est celle, en off, de Pascale Ferran, ce ne sont qu’avec des cinéastes que les filles de l’Apollonide font commerce. Cet entrelacs de désir et d’argent, de soumission et de domination, de théâtre et de pulsion, c’est donc aussi le cinéma, et au-delà la création, qu’il représente de façon allusive et fantasmée. C’est une des nombreuses lectures possibles d’un film à la densité et la profondeur peu communes, à la fois abstrait et politique, sidérant dans son accomplissement plastique et tenace dans l’empreinte qu’il laisse à nos cerveaux éblouis. Jean-Marc Lalanne L’Apollonide – Souvenirs de la maison close de Bertrand Bonello, avec Céline Sallette, Noémie Lvovsky, Adèle Haenel, Hafsia Herzi, Alice Barnole (Fr., 2011, 2 h 02) ; lire aussi pp. 72-77 BO signée par Bertrand Bonello, avec des standards de rock, soul… exposition L’Apollonide jusqu’au 31 octobre chez Blaq Out, Paris IIIe

Le 14 septembre, Libération ouvrait son traditionnel cahier cinéma du mercredi par trois pages élogieuses consacrées à l’excellente santé esthétique des séries américaines et à l’afflux des grands réalisateurs (Gus Van Sant, David Fincher, Michael Mann) sur le petit écran. A la une du quotidien, une accroche sous la bannière cinéma : “Séries, la nouvelle classe américaine”. Dans son numéro de septembre (n° 607), c’est la revue Positif qui réserve vingt-cinq pages au phénomène. Evénement savoureux, son patron Michel Ciment, cinéphile parmi les cinéphiles, a donc validé un texte sur Glee. Si la tendance n’est pas nouvelle (les Cahiers du cinéma ont consacré deux couvertures aux séries en 2003 et 2010), il paraît aujourd’hui normal que l’amour du cinéma s’accompagne de celui des séries. Placer dans son panthéon personnel Breaking Bad et Apichatpong Weerasethakul n’a rien d’hérétique. Mais l’emballement n’empêche pas les malentendus. Si les séries sont mises “au niveau” du cinéma, c’est parce que ce dernier constitue encore la valeur-étalon. Pour beaucoup, elles n’existent que crédibilisées par ce grand frère centenaire. On peut pourtant chercher à défendre leur autonomie esthétique. La migration des cinéastes vers la télé constitue un symbole fort, mais n’est sûrement pas la seule piste pour comprendre et analyser la puissance des séries. Leur spécificité historique – le pouvoir des scénaristes – s’est d’ailleurs construite en contradiction avec la tendance actuelle. Il y a là matière à un débat passionnant… qui n’aura sans doute pas lieu. A ce jour, aucun critique n’est employé à plein temps pour rendre compte des séries dans un grand quotidien français ; Le Masque et la Plume les ignore, Le Cercle aussi. Derrière les déclarations d’amour fou, le mépris continue. Les Inrockuptibles éditent un hors-série consacré aux séries à paraître le 21 septembre

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Mia Wasikowska et Henry Hopper

Restless de Gus Van Sant Une love story radieuse et bouleversante entre des adolescents obsédés par la mort.



ne fille aime un garçon qui aime un fantôme. L’équation est nouvelle dans le cinéma de Gus Van Sant et l’on serait tenté, par habitude ou facilité, de chercher sa résolution dans les creux d’une filmographie aussi dense que fragmentaire : ici les visages d’anges adolescents cernés par la mort, là le vieil air de spleen de Portland, ou encore cette idée que tous les malheurs (même le plus immuable, le cancer) peuvent s’adoucir au contact des autres (un jeune meurtrier libéré de ses tourments par l’amour d’une fille dans Paranoid Park ; l’écrivain ermite Forrester revenu dans le monde grâce à l’amitié). Mais une fois l’inventaire des motifs du cinéma de Gus Van Sant dressé, une fois l’assurance d’être en terrain conquis, que reste-t-il de Restless ? Une pièce isolée dans le grand puzzle théorique de son auteur ? “Un film mineur”, comme on a pu l’entendre au dernier Festival de Cannes (où il était présenté en ouverture d’Un certain regard) ? Un peu de tout ça, certainement : un film discret, moins ambitieux, entre les récits édifiants du grand Hollywood (Harvey Milk) et les objets plus conceptuels (Elephant, Gerry…). Entre le lyrisme orchestral et les sonorités minimales : une ballade folk, en somme. Mais cette vraie modestie, qui dicte la forme du film (cristalline) et sa matière romanesque (une simple love story adolescente), traduit surtout un certain accomplissement de son auteur, une sérénité retrouvée qui donne son timbre, gracieux, réconcilié, bienveillant, à Restless. Et préside à la trajectoire de ses personnages : un jeune garçon mutique (la révélation Henry Hopper) qui, bouleversé par le décès de ses parents, s’incruste au mariage d’étrangers et parle à un fantôme japonais ;

une jeune fille expansive (Mia Wasikowska), qui trompe l’imminence de sa propre mort (une tumeur au cerveau l’a condamnée très tôt) par la soif de savoir. Les deux adolescents romantiques, isolés du monde adulte (certes désarmé, mais filmé avec une rare empathie), auront trois mois pour s’aimer, avant que le cancer ne fasse son œuvre. Un temps de transition, une sorte de purgatoire dont la fatalité aurait pu enfermer Restless dans le ressassement morbide ou la douleur. Mais Gus Van Sant choisit la trajectoire exactement inverse : il déplace le mélodrame vers la comédie sentimentale, vers le feel good movie murmuré où la maladie n’est plus que le contre-champ d’une (bouleversante) romance adolescente. C’est moins l’apprentissage de la mort (dont ils sont déjà très familiers) que celui du sexe, de l’amitié – bref de la vie – auquel se livrent les deux amants, progressivement dépouillés de leur déguisement gothique. “Ça m’a passé”, dira le personnage d’Henry Hopper, le corps en équilibre sur un pont, évoquant son vieux désir de suicide. “Ça m’a passé” : le secret d’un grand film mineur, d’un cinéaste revenu des mythologies d’outre-tombe. Romain Blondeau Restless de Gus Van Sant, avec Henry Hopper, Mia Wasikowska, Ryo Kase (E.-U., 2011, 1 h 35)

Gus Van Sant déplace le mélodrame vers la comédie sentimentale, vers le “feel good movie” murmuré

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Los Herederos (Les Enfants héritiers) d’Eugenio Polgovsky (Mex., 2008, 1 h 18)

Regard vibrant sur des enfants mexicains contraints de travailler. L’engrenage de la misère. Dans certains pays, l’horizon est irrémédiablement bouché pour les sous-prolétaires. Au lieu d’entrevoir la moindre possibilité de briser le cycle infernal dans lequel leur famille végète, les enfants sont envoyés directement au travail sans passer par la case école. C’est le cas des “héritiers” du titre, des enfants mexicains qui, dès le plus jeune âge, font la cueillette dans les champs, confectionnent des briques, ou sculptent des objets touristiques. Mais ce documentaire n’est pas un pensum misérabiliste ni un ciné-tract. Dénué de commentaire, il est constamment in media res ; une œuvre vibrante où, dès le départ, la caméra se faufile comme une tête chercheuse derrière ces bambins, victimes innocentes, certes, mais aussi débordants de vie. Voilà tout le paradoxe d’un cinéma qui est à la fois un constat accablant et une fable solaire d’une énergie infaillible. Vincent Ostria

Le Cochon de Gaza de Sylvain Estibal avec Sasson Gabay (Fr., All., Bel., 2010, 1 h 39)

Farce pas casher qui noie le poisson en bêtifiant. Une toute petite comédie cousue de fil blanc, ou plutôt de fil rose puisqu’il y est question d’un cochon (assez basané en fait). La farce bon enfant où l’on s’amuse à métaphoriser la sempiternelle hostilité israélo-palestinienne. Deux peuples ennemis, deux religions aussi proches qu’antagonistes, pour lesquels le porc est un animal diabolique. D’où l’idée hilarante d’un pêcheur palestinien vendant aux Israéliens la semence d’un cochon trouvé dans ses filets. Ce n’est pas tant ce sujet poussif qui pose problème, que son traitement appuyé et la caractérisation outrée des personnages. On peut éventuellement alléger les tourments des assiégés de Gaza par l’humour, mais est-on obligé d’être aussi lourd ? V. O.

La Brindille d’Emmanuelle Millet avec Christa Theret, Johan Libéreau (Fr., 2010, 1 h 21)

Un déni de grossesse qui manque de relief. Une jeune femme sur le point d’entrer dans la vie active apprend qu’elle est enceinte de six mois. Elle décide de faire comme si de rien n’était et d’accoucher sous X. Emmanuelle Millet suit avec une ténacité a priori intéressante la ligne droite, infaillible, dessinée par son personnage de battante solitaire. Le parcours suivi est trop schématique pour donner véritablement corps au déni et à la résistance, pourtant de beaux sujets de cinéma, juste effleurés. La question du jugement moral manque elle aussi de relief, car illustrée par un entourage gentiment hostile (uniquement là pour servir un discours) et noyée dans une représentation du monde limitée, tendance naturalisme façon Arte. Amélie Dubois

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en salle Locarno à Paris Pour la deuxième année consécutive, le Centre culturel suisse de Paris offre une carte blanche au Festival de Locarno, dont la 64e édition s’est achevée le 13 août. Pendant trois jours, on pourra découvrir une sélection du palmarès (dont le Nana de Valérie Massadian, Pardo du meilleur premier film), des films de la sélection officielle (Tahrir de Stefano Savona, en présence du réalisateur), et un panorama des Léopards de demain. Carte blanche au Festival del film Locarno du 21 au 23 septembre au Centre culturel suisse, Paris IIIe www.ccsparis.com

hors salle revues de rentrée

AFP

Les Cahiers du cinéma consacrent un numéro passionnant au nouveau cinéma indé US, organisé autour de la figure de Ronald Bronstein (auteur du sublime et inquiétant Frownland), et agrémenté d’interviews des nouveaux auteurs new-yorkais (Alex Ross Perry, les frères Safdie…), qui en redessinent les contours. Positif fête, elle, sa rentrée avec un dossier consacré aux séries (True Blood, Oz, Glee), dont un entretien avec Matthew Weiner (Mad Men). Cahiers du cinéma septembre, n° 670, 5,90 € Positif septembre, n° 607, 7,80 €

box-office

Thé et sympathie

war zone La Guerre des boutons, acte 1 : la version de Yann Samuell a trusté 20 % du marché parisien pour la première séance, avec 1 901 entrées dans 23 salles (soit une moyenne correcte mais sans éclat de 83 spectateurs par copie). Elle devance Crazy, Stupid, Love (de Requa et Ficarra) et Et maintenant où on va ? (de Nadine Labaki), ce dernier bien parti pour rééditer les scores de Caramel. En une semaine d’exploitation, Sexe entre amis prend la tête du box-office, devant Habemus papam qui offre à Moretti son meilleur démarrage en France (près de 200 000 entrées). Romain Blondeau

autres films La Nouvelle Guerre des boutons de Christophe Barratier (Fr., 1 h 40, 2011) Mais comment font les femmes ? de Douglas McGrath (E.-U., 1 h 35, 2010) Shark 3D de David R. Ellis (E.-U., 1 h 31, 2011) Laïcité inch’Allah ! de Nadia El Fani (Fr., Tu., 1 h 12, 2011) Mineurs 27 de Tristan Aurouet (Fr., 1 h 36, 2011) Une vie avec Oradour de Patrick Séraudie (Fr., 1 h 24, 2011) Barton Fink de Joel et Ethan Coen (E.-U., 1 h 56, 1991)

de Vincente Minnelli Un garçon trop sensible, une femme délaissée, peut-être le plus émouvant des films de Minnelli.

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oici un des films les plus sensibles et les plus secrets du cinéma américain. S’avancer masqué sous les auspices de l’hospitalité (“Je vous offre du thé et de la sympathie”, dira l’héroïne du film) fait-il de Minnelli le cinéaste de la civilité ? Pas tout à fait. Peut-on être calme et audacieux ? Oui, sûrement. Si les jeunes filles sont timides chez lui, elles sont traversées, l’âge mature venu, par quelque chose de tempêtueux. “Some came running.” Le spécialiste des comédies domestiques (du majestueux Chant du Missouri aux modestes Père de la mariée et Allons donc, papa !) se noue au chantre d’un romantisme radical pour être le grand

portraitiste de la femme seule dont l’entièreté n’arrivera pas à s’accommoder des sommations de la société. Le calme, donc, se déploie ici avec une sérénité veloutée. Sur un campus, un jeune homme (John Kerr) est la proie des moqueries de ses camarades. Excessivement sensible, il est considéré comme une femmelette par ses congénères qui aiment à donner dans la parade virile. Harcelé, il est soutenu par la femme d’un prof de gym qui, par son écoute, desserre l’étreinte de la vie sociale. Bientôt, au creux d’une merveilleuse scène élégiaque dans la forêt, elle lui fera un cadeau qui lui donnera pour la vie l’assurance qui lui manquait, mais qui signera sa chute sociale à elle. Le calme

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à lire

DeborahK err et John Kerr, en sympathie

L’œuvre d’un des plus grands poètes d’Hollywood analysée avec beaucoup de sérieux. On n’en attendait pas moins d’Emmanuel Burdeau, ancien rédacteur en chef des Cahiers du cinéma : un livre “personnel” sur Vincente Minnelli, et non une monographie plan-plan. Mais son livre est un peu plus que cela encore, sans doute : un film écrit, qui monte et remonte sans cesse des bouts d’images, de scène, pour dévoiler l’âme d’un des plus grands cinéastes d’Hollywood – certes plus connu du grand public pour ses comédies musicales (Tous en scène !) ou ses comédies familiales (Le Père de la mariée) que pour la part la plus sombre de sa filmographie, celle des mélodrames (certes très prisée des cinéphiles). Cela intégré (les genres), Burdeau s’attelle à nous raconter les films et à tisser des liens entre eux. L’auteur, peu à peu, nous fait entrer dans l’univers de Minnelli, ses fantasmes, ses phobies. Et cet univers prend vie, au point qu’on finit par deviner à quoi il ressemble entre les films, sans les films, quand nous ne sommes plus là, nous, spectateurs, pour le regarder, mais que ses personnes continuent à vivre. Jean-Baptiste Morain

Vincente Minnelli d’Emmanuel Burdeau (éditions Capricci), 22 €

de la mise en scène, la splendeur raffinée des coloris, l’intimité des décors, l’ampleur des cadres permettent d’infuser un tact exceptionnel à ce film où les raisons de chacun sont traitées et reçues avec une égale compréhension. Mais c’est un tact sans fragilité, et même un tact plein d’assurance, renforcé par une conviction : les réprouvés d’aujourd’hui seront les forts de demain, et Minnelli sera toujours du côté des boucs émissaires. Le calme des apparences permet l’arrivée surprise de l’audace : le classicisme des personnages (une femme compréhensive quasi maternelle, un mari colérique, un jeune homme écorché) s’embrase sous l’effet d’une modernité inattendue (la femme s’émancipe au-delà de toute raison, le mari colérique est habité par le ressentiment, le jeune homme écorché a la transparence androgyne des êtres inachevés, les identités sexuelles conventionnelles cèdent sous le coup de la générosité sans préjugés des désirs)

qui ouvre des abymes sous les pas des personnages. Délicat dans sa manière d’approcher par menues touches la souffrance de chacun, audacieux dans sa façon de leur accorder in fine quelque chose de sauvage, le film crée une zone de mystère durable autour de ses personnages qui brillent comme des astres morts – ils ont vécu devant nos yeux, mais a-t-on tout compris d’eux ? L’épouse compréhensive est jouée par Deborah Kerr, actrice britannique émigrée à Hollywood qui en avait ras le bol qu’on la choisisse pour des rôles d’aristo chichiteuse. A l’égal d’Ingrid Bergman, elle sait nouer la noblesse des traits, du maintien, de l’esprit (seul Kazan eut le mauvais goût de lui faire jouer le rôle d’une épouse acariâtre dans L’Arrangement) avec une intériorité passionnée qui lui fait jeter par-dessus bord les manières de la civilisation dont elle paraît être, de prime abord, l’ambassadrice. Thé et sympathie, certes, mais le fond de la tasse laisse apparaître d’étranges dessins.

le jeune homme écorché a la transparence androgyne des êtres inachevés

Axelle Ropert Thé et sympathie de Vincente Minnelli (E.-U., 1956, 2 h 02, reprise) 21.09.2011 les inrockuptibles 83

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A son ébauche, le projet Pirates des Caraïbes, visionnaire et halluciné, effrayait les dirigeants

desseins animés La fresque trépidante des studios Disney, devenus dans les années 80 les premiers au box-office américain, grâce à l’audace et la folie de son pdg, Michael Eisner.

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endant vingt ans, de 1984 à 2004, Hollywood a vécu la reconfiguration complète de ses valeurs artistiques et commerciales. Au travers de la double aventure de Disney et de Michael Eisner qui sera bientôt le pdg le plus puissant d’Hollywood, Le Royaume enchanté de James B. Stewart raconte cette histoire-là. Une histoire qui ressemble dans ses meilleurs moments à L’Idéaliste de Coppola, avec ses personnages folkloriques histrioniques, ses décors en carton-pâte qui dissimulent de réels enjeux de pouvoirs, le contraste entre l’univers enfantin et l’âpreté des coulisses, et la dinguerie humaine qui vient perturber la rationalité des stratégies. Quand Eisner arrive aux manettes de Disney en 1984, l’entreprise est alors une structure artisanale, familiale et paternaliste, surveillée par le neveu de Walt Disney, et quelque peu dormante. En quatre ans, elle deviendra le premier studio au box-office grâce à son nouveau patron qui développera l’exploitation tous azimuts du fonds patrimonial Disney auquel il ajoutera la production, inédite, de films en prise de vue réelle (Chérie, j’ai rétréci les gosses ; Qui veut la peau de Roger

Rabbit ?). A cet agrandissement s’ajoutera quelques années plus tard l’exploitation touristique (hôtellerie, parcs d’attractions), l’investissement dans des chaînes de télévision (ABC), la création d’un consortium (Buena Vista Entertainment), bref l’établissement d’un vaste empire. Plus généralement, l’histoire de l’entreprise témoigne des mutations de l’industrie du spectacle (abandon des “films modestes à histoire simple” pour les blockbusters devant faire un carton immédiat, explosion des coûts de fabrication et de marketing, cadence infernale des projets) et de l’obligation pour Disney de rattraper les nouveaux talents pour ne pas être distancé (Pixar, Weinstein). A cet égard, l’aspect “brain storming” de l’entreprise est passionnant quand Stewart entre dans le détail de la conception des lignes de production (cf. la succession de “mémos”, ces bibles de l’entreprise rédigées par les dirigeants) et des projets (cf. Pirates des Caraïbes auquel personne ne croyait et l’arrivée lors des réunions de

l’histoire de l’entreprise témoigne des mutations de l’industrie du spectacle

travail de Johnny Depp grimé de manière outrancière, ce qui effraya les dirigeants…) où il s’agit d’être visionnaire et d’anticiper les demandes d’une époque. D’autant plus qu’aux considérations stratégiques et aux intuitions avisées se mêle souvent l’irrationalité des rapports humains qui met son grain de sel dans ce qui aurait pu n’être qu’une histoire neutre de l’industrie hollywoodienne – voir les rapports faits de jalousie obsessionnelle et de coups tordus qu’Eisner, mégalomane et souvent mesquin, entretint avec ses collaborateurs (Katzenberg et Ovitz) qu’il laissa quitter l’entreprise pour fonder des structures concurrentes, privilégiant alors ses sentiments personnels sur le sens tactique). L’auteur, qui ne prend pas le risque d’une évaluation critique de la production Disney de ces années-là et qui pratique quelquefois une empathie un peu béate avec la réussite, a le mérite d’avoir eu accès à un nombre invraisemblable de documents privés (mails, courriers…) qui lui permettent de livrer les détails les plus méticuleux d’une fresque haute en couleur. Axelle Ropert Le Royaume enchanté de James B. Stewart (Editions Sonatine), 778 pages, 23,50 €

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allons voir chez les Grecs Tandis que sort Attenberg, rencontre avec les acteurs essentiels de la nouvelle scène très active du cinéma grec.

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uelque chose bouge dans le cinéma grec. Mais, pour les cinéastes qui en sont à l’origine, cela n’a rien d’une nouvelle vague. “Nous n’avons pas de philosophie en commun. Les gens ont juste besoin de découvrir de nouveaux phénomènes et d’y coller une étiquette”, considère Yorgos Lanthimos, l’auteur de Canine. Ni vague ni mouvement, donc. “Cela présupposerait un volume et une permanence qui, pour l’instant, brillent par leur absence”, argumente la réalisatrice d’Attenberg, Athina Rachel Tsangari (lire critique ci-contre). Il est beaucoup trop tôt pour la nommer ainsi. “Nos films ne se ressemblent pas. On se connaît et on se fréquente, c’est tout”, insiste Argyris Papadimitropoulos, qui a ouvert le dernier Festival de Rotterdam avec Wasted Youth. Les jeunes réalisateurs grecs refusent d’appartenir à un club qui les accepterait comme membres. Rien d’étonnant : en 1959, Truffaut disait déjà “ne pas aimer le terme ‘Nouvelle Vague’ lancé par la grande presse”, trois ans avant que

les Cahiers du cinéma finissent par adopter cette formule récusée jusque-là par cinéastes et critiques. Chez les Grecs, on ne trouve ni revue, ni école, ni manifeste. N’empêche que les jeunes cinéastes ont des points communs. Une méthode fondée sur le low cost et l’entraide, une esthétique rêche et éloignée de la grandiloquence de leurs aînés, un goût pour l’étrange et un attachement au contemporain. “Les générations précédentes, comme celle de Theo Angelopoulos, étaient obsédées par le passé et la guerre. Elles refusaient de voir la Grèce qui les entourait”, convient Athina Rachel Tsangari. Ces jeunes cinéastes ont changé la donne. “La plupart d’entre nous avons étudié à l’étranger, où on a appris à faire des films de guérilla, des vrais projets indépendants, qu’on a financés sans passer par la bureaucratie du financement public”, ajoute la réalisatrice, qui a étudié à New York et à Austin. S’il y a une chose que ces cinéastes partagent, c’est un contexte apocalyptique. Qui oserait investir dans

un “luxe” comme le cinéma quand l’économie grecque est au bord du précipice ? Pour Yorgos Lanthimos, les jeunes cinéastes ont très vite compris que rien ne leur était acquis. “Nous ne pouvons rien attendre de personne. Cela dit, la crise n’a pas vraiment fait empirer la situation. Avant, tourner un film en Grèce, c’était déjà impossible, affirme le cinéaste. J’ai tourné mes trois films de la même manière. Sans aucun budget et grâce à des gens qui ont travaillé pour l’amour de l’art, sans percevoir aucune rémunération avant la sortie en salle. La nomination à l’oscar (du meilleur film étranger – ndlr) n’y a rien changé.” Tsangari, qui a assisté à la cérémonie en tant que productrice de Canine, se souvient moins du tapis rouge que de son retour en Grèce, où elle a dû “supplier presque à genoux pour 2 000 euros de plus” pour financer Alps, le nouveau film de Lanthimos,

s’il y a une chose que ces cinéastes partagent, c’est un contexte apocalyptique

qui vient d’emporter le prix du scénario à Venise. A première vue, les références à l’actualité de tous ces films paraissaient évidentes. Dans Canine, les jeunes se rebellaient après avoir découvert qu’ils vivaient captifs dans une caverne, tout comme cette jeunesse qui proteste aujourd’hui dans les rues d’Athènes. Dans Alps, l’agence qui parcourt les hôpitaux pour proposer ses services (remplacer des êtres chers qui viennent de mourir par des comédiens) serait une métaphore du désespoir grec face au manque de liquidités. “Si on veut à tout prix établir un lien, on peut y arriver, mais ce n’était absolument pas ma volonté”, répond Lanthimos. Argyris Papadimitropoulos, dont le film s’inspire de la mort d’un jeune skater, victime en 2008 d’une bavure policière, qui a déclenché des émeutes, est moins rétif. “La crise est partout. On peut la deviner dans le plus banal des premiers plans”, dit le réalisateur, qui a tourné Wasted Youth en moins de vingt jours, avec un scénario de cinq pages, sans aucun budget. “C’est la fin d’une époque. Le pays, tel

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Attenberg

Attenberg Alps, le second film de l’auteur de Canine, primé au dernier Festival de Deauville

que nous l’avons connu, est en train de disparaître. C’est évident que ce moment, d’une intensité rare, nous inspire.” Tsangari admet de son côté qu’un sentiment de rage s’est infiltré dans tous les films. “Nous appartenons à un pays qui ne s’occupe pas de ses artistes, qui ne s’occupe même pas de ses citoyens. On ressent cette humiliation tous les jours. Cette colère ne peut pas complètement rester hors champ.” Lanthimos et Tsangari, collaborateurs de longue date – le premier joue un rôle dans Attenberg, qu’il coproduit également –, envisagent l’avenir différemment. Lui, lassé par les difficultés financières, cherche un projet à Hollywood, où plusieurs scénarios lui ont été proposés après la nomination à l’oscar. Elle, qui a vécu plus de dix ans aux Etats-Unis, compte rester dans son pays. Elle voudrait même réaliser un film sur “la mère Europe”, chance et malédiction de la Grèce. “Je n’ai pas participé aux manifestations, que j’observe avec un certain scepticisme. Mais il y a d’autres moyens de protester”, conclut-elle. Alex Vicente

d’Athina Rachel Tsangari avec Ariane Labed, Vangelis Mourikis (Gr., 2010, 1 h 35)

L’initiation d’une jeune fille version jeune cinéma grec. ’est un film tourné en numérique, rythmé comme un poème visuel. Les scènes s’enchaînent dans un ordre a-historique, une sorte de chaos premier. Et puis nous finissons par discerner, dans ce sans queue ni tête qui rappelle un peu Mods de Serge Bozon (avec quelques scènes dansées), ce qui ressemble à la naissance d’une fiction. Attenberg, c’est un moment dans la vie d’une jeune fille ou femme, Marina (jouée par la Gréco-Française Ariane Labed). Son père est sur le point de mourir, un peu dégoûté par le XXe siècle, qu’il juge de toute façon “surestimé”. De l’homme qui meurt à l’homme qui jouit, il n’y a qu’un pas et un passage de témoin symbolique que va effectuer Marina. Elle rencontre un homme qui devient son amant, sans doute le premier (le premier venu), auprès duquel elle cherche à comprendre les mécanismes du désir. Conseillée par sa meilleure amie, plus délurée, Marina teste le monde, se frotte au réel, tente d’y trouver sa place, ses raisons, un sens. Attenberg, comme Kinetta et Canine de Yorgos Lanthimos (qui ici interprète le personnage de l’ingénieur), est un film à la fois pince-sans-rire et sans cynisme sur la naissance du monde, peut-être d’un cinéma. C’est-à-dire un film sur la mythologie. Mais la Grèce de Tsangari et de ses compagnons de route n’a rien de la Grèce antique et de celle des cartes postales, bien heureusement. C’est un pays industriel, à bout de souffle, où règne l’ennui, la désillusion. Mais où la vie (donc le cinéma) est encore possible, à condition de tout reprendre de zéro.

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esprit rouleur Salutaire retour aux fondamentaux pour Driver: San Francisco, terrain de jeu idéal pour fou du volant virtuel.

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brève Dragon Quest ose le online Le dixième volet de la série de jeux de rôle Dragon Quest a été officiellement présenté par son éditeur Square Enix. Conservant un style rond et coloré proche de l’épisode VIII, le jeu sortira au Japon en 2012 dans deux versions : l’une destinée à la Wii, l’autre à la console Wii U appelée à lui succéder. Le fait que Dragon Quest se jouera en ligne a créé la surprise, mais la manière dont s’imbriqueront l’aventure collective et l’expérience solo demeure mystérieuse.

eu emblématique de la première PlayStation, Driver avait mal négocié le virage des années 2000. Au fil des épisodes et sous l’influence de GTA, son flic emblématique John Tanner s’était mis à quitter sa voiture pour jouer les héros de jeux d’action ordinaires. Driver semblait s’égarer dans un registre qui ne convenait pas plus à son personnage qu’au talent du studio britannique Reflections, racheté en 2006 par Ubisoft. Le cinquième volet (si on laisse de côté les spin-offs portables) de la série revient aujourd’hui dans la ville du tout premier, San Francisco. Mais c’est surtout le jeu lui-même qui opère un retour à son point de départ – pour mieux en repartir sur les chapeaux de roue. Oubliées les tentatives d’hybridation : nous revoilà simple automobiliste lâché dans une ville savamment recréée. La structure du jeu s’apparente à celle d’Assassin’s Creed avec trois niveaux d’activités : les missions obligatoires qui font avancer l’aventure, des épreuves autonomes mais scénarisées et une collection de défis urbains (faire un saut de 35 mètres avec un taxi, rouler 20 secondes à contresens et à 80 km/h...). A la fois inventif et facile d’accès, Driver: San Francisco y gagne un pouvoir d’attraction sans cesse ravivé qui en fait déjà un terrain de jeu idéal pour fou du volant virtuel. Mais il ne s’arrête pas là, ses concepteurs prenant acte très littéralement, au prix d’une astuce narrative que l’on ne dévoilera pas, de la disparition

du corps du héros que signe la décision de lui interdire la marche. Après une terrible collision, Tanner se découvre ainsi, tel un pur esprit automobiliste farceur, capable de s’inviter dans n’importe quelle voiture pour en remplacer le chauffeur. Ce qui donne au jeu une toute nouvelle dimension stratégique, la partie d’autotamponneuses se piquant de saute-mouton. Comment mieux stopper le fugitif sur le point de nous semer qu’en se téléportant au volant d’une voiture susceptible de percuter la sienne de face ? Driver: San Francisco instaure ainsi un rapport aussi étrange que stimulant à la ville, que l’on explore d’en haut, libéré de la gravité autant que de l’identification, avant de décider où se poser et de se laisser gagner par son furieux tempo. Ce faisant, il dresse aussi un portrait pas bête du joueur : celui qui, venu d’ailleurs, sort de son corps pour s’essayer à la vie d’un autre. Erwan Higuinen Driver: San Francisco sur PS3, Xbox 360 et PC (Ubisoft, de 50 à 70 €)

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mon ami slippy Adaptation réussie, après relookage graphique, pour un vétéran de Nintendo. ox, tu vas bien ?” Sur de la Nintendo 64. du saisissant effet 3D. l’écran inférieur de Quatorze ans après, il est Mais, plus profondément, la 3DS, la grenouille de retour sur la dernière c’est la transition entre semble inquiète. portable de la firme deux rapports au jeu vidéo, Rassurons-la sans tarder : japonaise où, en ces temps entre deux aspects présents oui, cher Slippy, tout baigne. de recyclage forcené, dès son origine qui s’opère. On vaincra ces choses il se révèle un modèle En 1997, le grand spectacle toutes moches qui nous d’adaptation. Déjà, d’un s’imposait. Aujourd’hui, harcèlent dans l’espace écran à l’autre, se pratique c’est la nature sécable aérien follement pop de idéalement l’éternelle de l’expérience qui frappe. Star Fox 64. Où se célèbre dialectique vidéoludique. Star Fox 64 est au fond en fanfare l’improbable Entre le quoi (tu vas périr, un pur jeu d’arcade, un fix mariage de Star Wars et vil ennemi) et le pourquoi d’adrénaline ludique. Quoi du Muppet Show avec ces (le futur de la galaxie est de mieux qu’une console héros-marionnettes velus en jeu), la conversation portable, toujours prête qui se lancent des défis s’engage – à nous de jouer à être rangée et ressortie aux commandes de leurs les intermédiaires, à notre pour en profiter ? Ça va chasseurs intersidéraux. petit cerveau de donner du vraiment très bien, Le jeu date un peu. sens au massacre abstrait. mon petit Slippy. E. H. A l’automne 1997, c’était L’ensemble a par ailleurs l’une des figures de proue de subi un lifting graphique Star Fox 64 3D sur 3DS (Nintendo, environ 45 €) la ludothèque européenne du plus bel effet qui profite

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Mystery Case Files : L’Affaire Malgrave Sur Wii (Big Fish Games/Nintendo, environ 30 €) Mystery Case Files relève d’un genre très particulier dont les Américains de Big Fish Games sont les maîtres : le jeu d’objets cachés. Si L’Affaire Malgrave invite notre détective privé à explorer une île étrange interdite aux touristes, on y passera moins de temps à enquêter qu’à scruter des images fixes en tentant de repérer, dans un amoncellement d’objets – un crabe, un sac de golf, une barbe, une étoile filante… –, tout ce qui figure sur notre liste. A relier, au fond, les mots et les choses. Ce qui, à moins d’y être foncièrement allergique, se révèle beaucoup plus prenant que prévu.

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Zola Jesus, pour vous sauver Américaine prodige de 22 ans, Zola Jesus est fan de films d’horreur et de musiques gothiques et industrielles. Son troisième album d’electro anxieuse mais plus pop devrait la rendre incontournable.

 U Ecoutez les albums de la semaine sur

avec

n mètre cinquante, cinquantecinq à tout casser. Des cheveux blond platine, une grande tunique blanche, des ballerines de designer en plastique noir. Avec son nouveau look qui tranche avec le all-black des débuts, Zola Jesus ressemble à un elfe tout droit échappé d’un roman d’heroic fantasy de Tolkien. “Dans la vie, tu te fais une représentation de ce qui est confortable pour toi, et tu évites ce qui ne l’est pas. Je veux au contraire explorer ce qui m’est inconfortable, c’est-à-dire porter des vêtements et des cheveux clairs, écrire des chansons pop,

et que tout le monde entende ce que je dis. Je suis un peu comme ces gens qui ont peur du noir et suivent des thérapies au cours desquelles on les fait justement s’asseoir dans une pièce noire jusqu’à ce qu’ils se sentent en sécurité. Je fais la même chose avec la lumière.” Zola Jesus part dans un éclat de rire. Le sourire, enfantin, prend alors tout le visage. Ne pas fuir le trauma, l’angoisse. S’y confronter au contraire de toutes ses forces, avec en ligne de mire l’exigence implacable d’être soi-même. Telle est la ligne de conduite adoptée par la jeune femme, et le sens de Conatus, le titre

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on connaît la chanson

paix à Shazam “je veux explorer ce qui m’est inconfortable”

de son nouvel album qu’elle a chipé au philosophe néerlandais Spinoza. “Ça signifie continuer à exister, aller de l’avant. Ça traduit parfaitement l’état dans lequel je me trouvais avant de commencer ce disque. J’ai pensé très sérieusement à arrêter de faire de la musique. C’est trop stressant. L’industrie, les médias, l’exposition…” La musique, Nika Roza Danilova en fait depuis l’âge de 5 ans. Dans la campagne du Wisconsin où elle grandit, elle invente sans cesse des chansons, qu’elle hurle ensuite autour de la maison. Elle se met au piano et tanne ses parents pour prendre des cours de chant lyrique, qu’elle suivra pendant dix ans. L’adolescence sera, elle, un long “désapprentissage” marqué par une éclatante réinvention de soi, identitaire et musicale : à 15 ans, Nika, qui écoute à fond Throbbing Gristle, Dead Can Dance, Lydia Lunch ou Diamanda Galas, prend le pseudo de Zola Jesus, collusion de “deux révolutionnaires”, et demande qu’on l’appelle désormais ainsi. Elle commence également à enregistrer de la musique dans sa chambre, avec un quatre-pistes et un synthé. Effet garanti au collège. “Beaucoup ont trouvé le nom

stupide et ont arrêté de me parler. C’était parfait parce que c’était mon but. Je ne voulais être proche de personne. Aujourd’hui encore, j’ai très peu besoin d’amis.” Zola Jesus vit désormais à Los Angeles, une ville qu’elle n’apprécie pas particulièrement mais où son mari s’est installé voilà un an. C’est là qu’elle a enregistré Conatus, qui vient brillamment prolonger la brèche entrouverte avec les impressionnants The Spoils et surtout Stridulum II, les deux albums d’electro noise et dark qui lui ont valu d’affoler les blogs avant de s’attirer une reconnaissance internationale. Fever Ray et The XX l’ont notamment invitée à ouvrir leurs concerts. Dense, compact, Conatus est d’apparence moins sombre, beaucoup plus pop et accessible que les albums qui précèdent. La voix, puissante, chaude, est toujours aussi captivante. “Quand j’ai commencé ma carrière, l’idée de faire une chanson pop était vraiment à des années-lumière de moi. Mais ça a changé. Un truc avant-gardiste ne sera apprécié que par très peu de gens. Si par contre tu fais de la pop, tu peux faire passer des trucs vraiment tordus à un très grand nombre de personnes. J’y trouve un plus grand accomplissement.” Pop, Conatus n’en reste pas moins tendu, nourri par des influences techno, indus, dubsteb, et secoué par des textes noirs. “Je ne voulais pas d’un disque heureux, mais d’un disque lumineux, nuance-t-elle. Mes textes ont beaucoup à voir avec la frustration, le désespoir. Je pense que quelque chose qu’on ne peut pas arrêter est en train de se produire dans le monde, et ça me désespère. J’ai cette frustration de ne pas tout comprendre, de ne pas savoir pourquoi on est là. J’aimerais me poser moins de questions parfois, juste vivre.” Géraldine Sarratia photo Vincent Ferrané album Conatus (Souterrain Transmissions/Pias) www.myspace.com/zolajesus concert le 28 septembre à Paris (Point Ephémère)

Combien de nuits blanches à chercher un titre de chanson avant l’application Shazam ? Cette colonne s’intitule “On connaît la chanson” et le problème, justement, c’est que parfois, on sait très bien qu’on la connaît. Mais ça n’empêche que c’est la lose et qu’on n’arrive pas à en retrouver le titre. Les circonstances du drame peuvent varier. On entre dans le supermarché tandis que la radio joue les dernières mesures d’un morceau, on est foutu. On passera vingt-cinq minutes à se concentrer sur ce qu’il nous reste de mélodie en tête tout en cherchant, errant dans le rayon frais, le moyen mnémotechnique sonore qui permettra de fredonner l’air ultérieurement à une tierce personne – démarche qui en soi serait plutôt une bonne idée, si les moyens mnémotechniques sonores existaient. “Mais tu sais, ça faisait tadadada”, et voilà j’ai oublié le beurre, du coup. Autre source de frustration, l’autoradio. On met le contact, bam : huit secondes d’une chanson qu’on connaît comme si on en avait signé nous-mêmes les arrangements de cordes, nous et nos deux trimestres de solfège, sauf que là, on ne la connaît plus, et après c’est la pub et il va falloir continuer à la vivre, cette vie de chien. D’aucuns rétorqueront que tout propriétaire de smartphone dispose d’une application pour ça. On les invitera à essayer d’entrer sur l’autoroute sans les mains. “Il est mort car il cherchait le nom d’In the Air Tonight de Phil Collins sur Shazam sur l’A86” n’est probablement pas l’épitaphe la plus glorieuse de l’histoire de l’humanité – et bon courage aux proches du défunt pour le travail de deuil. Ces dernières semaines, j’ai cherché quel était le titre emprunté par le site internet d’une marque de maroquinerie dont on taira le nom, mais que je partagerai avec quiconque souhaite m’aider par les voies de l’e-mail. C’est un titre que je connais par cœur, et ça fait “tadadada”.

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du nouveau au Festival Les Inrocks Black XS Après Anna Calvi, que l’on verra à l’Olympia le 7 novembre, c’est au tour des Belges de Balthazar (photo), de la diva Owlle, de l’Anglais Jamie N Commons, des Californiens mixtes et prometteurs de BoxViolet et de leurs compatriotes Givers de s’ajouter à la programmation du Festival Les Inrocks Black XS, qui se tiendra du 2 au 8 novembre à Paris, Lille, Nantes, Marseille, Lyon, Caen et Toulouse. programmation intégrale à retrouver p. 100 et sur blogs.lesinrocks.com/festival-les-inrocks

cette semaine

Christophe Abramowitz

la guitare à l’honneur

L’Afrique enchantée, la compile Enchanter nos fins de week-ends sur France Inter ne leur suffisait pas. La fine équipe de L’Afrique enchantée – Soro Solo (photo) et Vladimir Cagnolari – sort la semaine prochaine Ticket d’entrée, premier (double) volume qui compile 26 chansons dans l’esprit éclectique, drôle et groovy de l’émission. Et on n’oublie pas Les Mercenaires de l’ambiance, l’orchestre du bal de L’Afrique enchantée, qui reprend du service cet automne.

2011 restera une année spéciale dans la carrière de Kate Bush. Après la sortie de Director’s Cut au mois de mai, la chanteuse a annoncé sur son site officiel la parution, le 21 novembre, de 50 Words for Snow, deuxième promenade autoproduite par son propre label, Fish People. Si le précédent disque tanguait dangereusement vers la réinterprétation lascive de titres piochés dans le répertoire nineties de la chanteuse, 50 Words for Snow s’annonce original et riche

Beaucoup de belles et encore plus de nouvelles choses à l’affiche de ces 33e rencontres, qui jouent plus que jamais la carte de la découverte. On note la présence, dans le désordre, de : Hollie Cook (photo), Kakkmaddafakka, Maylee Todd, Haight-Ashbury, Spank Rock, Colin Stetson, Totally Enormous Extinct Dinosaurs, Ghostpoet, Stuck In The Sound, The Juveniles, Jesus Christ Fashion Barbe, Zomby, Don Rimini, Mexican Institute Of Sound ou Shabazz Palaces, soirées réservées au label Kütu Folk… On en passe et sans doute des meilleurs. L’intégralité de la programmation, salle par salle, est disponible sur le site officiel du festival. du 1er au 3 décembre, www.lestrans.com

Avec sa programmation parfaite (The Divine Comedy, Anna Calvi, Kaki King, Dick Annegarn…), le festival Les Internationales de la guitare sera célébré à travers tout le LanguedocRoussillon cet automne. Pas d’impasse possible. du 24 septembre au 15 octobre dans le Languedoc-Roussillon, programmation complète sur www.internationalesdelaguitare.com

Antonio Carlos Jobim Emeli Sandé

A Nantes, de Dominique A aux Little Rabbits, on a depuis longtemps montré à la pop-music comment traverser hors des clous. A Few My Nephew, comiques troupiers à grandes oreilles, farfouillent ainsi dans les bas-côtés du psychédélisme, des sixties de Los Angeles au Brooklyn de 2011. Un peu, mon neveu ! afewmynephew.bandcamp.com

de sept inédits centrés sur le thème de la nature et de la neige. De quoi se préparer sereinement, un mois avant, à l’arrivée de l’hiver. www.katebush.com/home

une programmation en or pour les Transmusicales de Rennes

neuf

A Few My Nephew

John Carder Bush

Athos Burez

Kate Bush : un second album en six mois

Depuis le carton venu de nulle part de son single Heaven, impossible de passer à côté de la belle Emeli en Angleterre. Grandie dans l’ombre de featurings (de Chipmunk à Wiley), l’Ecossaise et sa soul perturbée pourraient même très vite redonner un peu de dignité et de lustre aux charts anglais. www.myspace.com/emelisande

Factory Records On oublie souvent que, derrière son esthétique industrielle et morose, Factory fut l’un des plus grands labels de dance-music d’Angleterre, à l’influence considérable de Detroit à Berlin. Un double CD se souvient de cette mutation, à travers une sélection de maxis fêtards et/ou expérimentaux sortis à la charnière 70’s/80’s. www.strut-records.com/node/764

Une nouvelle compilation pour montrer, inlassablement, l’importance du Brésilien sur la musique populaire du monde entier. Petite vaguelette partie du Brésil, la bossa nova continue d’inonder tout un pan de la pop. The Warm World of Antonio Carlos Jobim révèle, entre autres pépites, sa rare Sinfonia do Rio de Janeiro. www.cherryred.co.uk/el.asp

vintage

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Lee Jaffe

de tous les artistes jamaïcains, Tosh comptait parmi les plus farouches et les plus fiers

Peter, pan ! Réédition des deux premiers albums de Peter Tosh, l’indigné du reggae. Nécessaire.

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aint Augustin prétendait que la mort d’un homme “est la conséquence du mérite de son péché”. Quel péché a bien pu commettre Peter Tosh, fondateur avec Bob Marley et Bunny Livingston des Wailers, pour mourir à 43 ans dans des circonstances dignes d’un film de gangsters ? De tous les artistes jamaïcains, il comptait il est vrai parmi les plus farouches et les plus fiers. Peu souple de caractère, il semblait de fait le mieux désigné à en payer le prix. Arrestations à répétition, tabassages occasionnant contusions et fractures, humiliations diverses (se faire couper les dreadlocks de force), fausses preuves produites contre lui, il affrontait cela avec vaillance, y voyant la confirmation de son bon droit à mener un combat

contre les injustices et le système de Babylone. Il lui arrivait aussi d’aller au-devant des ennuis. Sa mort pouvait-elle survenir autrement que violemment ? Le 11 septembre 1987, trois hommes s’introduisirent chez lui, dans un quartier résidentiel de Kingston. L’un d’eux, un certain Dennis “Leppo” Lobban, l’abattit, lui et deux de ses amis, d’une balle dans la tête. Bien que les motivations du meurtre demeurent troubles (on évoque un possible règlement de comptes), cette fin brutale au bout du canon allait parachever cette image d’insoumis que s’était taillée celui qui se faisait appeler le “rasoir ambulant”. Une image que la réécoute de ses deux premiers albums solo, réédités par Sony en version Deluxe – avec inédits, mixes alternatifs et versions dub –, ne risque pas de rectifier. Comme l’énoncent

leurs titres laconiques, Legalize It (1976) et Equal Rights (1977) sont des prises de positions cash, l’une pour la légalisation de la marijuana, l’autre pour une égalité et une justice sociale introuvables dans la société jamaïcaine des années 70. Ou sur le continent africain où sévissait encore l’apartheid, son autre cheval de bataille. A la différence de Bob Marley, plus diplomate, Tosh fuyait le monde du divertissement tout en devant commercer avec lui par nécessité. Une posture qui allait le mener à certaines impasses. Dans le livret de présentation de Legalize It, l’archiviste et historien Roger Steffens raconte comment le chanteur dût s’en remettre à un gros dealer d’herbe de Miami pour financer l’enregistrement d’un disque dont le message effrayait tout le métier. Finalement, l’affaire capota, le trafiquant jugeant qu’avec une telle publicité, Tosh risquait de lui prendre ses clients ! Les bandes circulèrent un temps sur le bureau de plusieurs directeurs artistiques avant de finir dans une poubelle chez Columbia. D’où une main inspirée les arracha in extremis. Aujourd’hui, avec les fumeurs de joints prolégalisation comme avec les indignés de la Puerta del Sol, Tosh serait en tête de cortège. Sauf qu’on y voit plus souvent des manifestants en T-shirts Bob Marley. Pourquoi ? Legalize It et Equal Rights sont les inusables classiques d’un reggae de combat pilonné par le cercle des meilleurs musiciens du genre, au centre duquel œuvre le binôme Sly Dunbar-Robbie Shakespeare. L’inspiration des chansons repose souvent sur la même dynamique : l’affrontement (Downpressor Man), la posture du voyoujusticier (Stepping Razor) ou la revendication identitaire (African). Ne lui manque finalement que cette vulnérabilité qui a révélé le meilleur chez Marley. Assez pour faire la différence entre un franc-tireur et un prophète. Francis Dordor albums Legalize It et Equal Rights (Sony Music) www.legacyrecordings.com En écoute sur lesinrocks.com avec

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Pieter M. Van Hattem

ce troisième album a été mûrement réfléchi, monté et démonté à maintes reprises par l’ensemble du groupe

mains volantes En pause depuis quatre ans, les Américains de Clap Your Hands Say Yeah brisent leur silence avec un troisième album faussement serein.

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n se souvient parfaitement de cette journée bénie où, lors d’un banal voyage en train, on a redécouvert le premier album de Clap Your Hands Say Yeah. C’était en 2006, et le disque hantait déjà nos nuits depuis sa sortie l’année précédente. Il nous avait laissé un peu ahuris, mais n’avait pas encore révélé toute sa grandeur. Ce jour-là, il a pris une tout autre ampleur, en sautant à la gorge. Mystérieusement, la batterie mécanique s’est fondue

dans le ronronnement monotone de la locomotive, la voix de craie d’Alec Ounsworth, dans les sifflements du chef de gare. Les guitares se sont transformées en grincements de rails rouillés, la basse, en cliquetis des portes qui s’ouvrent, qui claquent. Tout s’est avéré évident, parfait : un album taillé pour le mouvement. “J’ai essayé de ne pas trop réécouter le nouvel album depuis que nous l’avons terminé, mais peut-être qu’il sonne comme un voyage en train, lui aussi. Ou comme

un voyage en avion cette fois-ci”, lance, dans un rire, Alec Ounsworth, leader du groupe. Si l’Américain a été plutôt productif ces dernières années avec son side project Flashy Python et son premier album solo, on ne peut pas en dire autant de Clap Your Hands Say Yeah, dont l’interminable pause depuis la sortie de Some Loud Thunder en 2007 ne présageait rien de bon. C’était compter sans le nouveau souffle que cette coupure, qui a bien failli se terminer en rupture, a donné au groupe. “Cette pause était nécessaire

et plutôt logique, explique Ounsworth. D’autant plus que, maintenant que nous nous sommes retrouvés, on comprend beaucoup mieux ce que nous sommes en tant que groupe. Je crois qu’on a beaucoup plus de respect pour ce projet. On ne le prenait pas vraiment au sérieux jusqu’à présent, le premier album n’était qu’un accident après tout !” Un accident, Hysterical est loin d’en être un, contrairement à son illustre aîné de 2006. Enregistré dans la ferme d’Ounsworth près de Philadelphie, aux côtés du producteur des Walkmen, John Congleton, ce troisième album a été mûrement réfléchi, monté et démonté à maintes reprises par l’ensemble du groupe – “un processus beaucoup plus cohérent”, souligne Ounsworth. Moins immédiat et moins nerveux que les albums précédents, Hysterical est un faux calme, une mer d’huile qui cache la prochaine tempête (Hysterical et Maniac, qui portent toutes deux bien leur nom). Conçu pour le live, ce nouveau rejeton dissimule derrière des titres d’apparence plus sereine et un son bien plus colossal qu’auparavant son impétuosité, son côté instinctif, tortueux (Yesterday, Never ; Adam’s Plane). On peut oublier le train : Hysterical sera la BO de notre prochain voyage en fusée, au moins. Ondine Benetier album Hysterical (Cooperative) www.clapyourhandssayyeah.com En écoute sur lesinrocks.com avec

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James Torr

The Narcoleptic Dancers Never Sleep

Kate Daisy Grant Kate Daisy Grant Telescopic Baby

De Brighton, les belles comptines patraques d’une héritière de Tom Waits. “One thing you should know about me…”, susurre, l’air mutin, Kate Daisy Grant en intro de son album. On sent à sa voix éraflée qu’il y a effectivement quelques détails à connaître sur la blondinette de Brighton : d’où vient ce chant à la fois jovial et bouleversé, naïf et castagné ? D’où vient ce goût féroce pour le clairobscur qui fait de Jimmy ou de Lighthouse de tels trésors de folk bringuebalant, cabossé, maltraité et pourtant joué en toute luxuriance ? Ancienne choriste d’église, virtuose de claviers-jouets à l’évidence élevée à l’ombre maléfique de Nico, détourneuse malicieuse de quotidien (elle joue de la rape à fromage, de la théière ou de la casserole), Kate Daisy Grant est un petit barnum à elle seule, un cirque du soleil voilé. Ses torch-songs de peu de choses, ses fanfares de crépuscule, ses comptines apeurées, comme le merveilleux Harm’s Way, citent Le Petit Prince parmi leurs références. Et c’est bien à cet univers cruel et enfantin qu’elles appartiennent : elles dessinent des moutons, mais ils sont tous noirs. JD Beauvallet www.myspace.com/katedaisygrantmusic

Bleeepmachine

Joyeuse et libérée, la pop douce-amère d’un duo franco-hollandais (?). La biographie est romanesque, sans doute mensongère et pleine de demis : demi-frère et demi-sœur, moitié français, moitié hollandais. Pas étonnant que cette pop joue elle aussi entre deux mondes, entre deux eaux, en pleine utopie, à la fois mélancolique et sautillante. Derrière son miniclassique Rastakraut, à la torpeur communicative, le duo parisien sait aussi hausser le ton dans des chansons qui modernisent considérablement la pop-folk, un peu comme des Moldy Peaches moins cancres, moins dissipés. Car loin de les saboter, les Narcoleptic Dancers signent de vrais tubes, comme le formidable Life Goes on, qui n’attend plus que la BO qui fera de lui une star. Sur la pochette, le duo pastiche les bed-ins de Lennon et Ono. On nous pardonnera donc d’emprunter à John & Yoko un titre de chanson en verdict final : Well Well Well. JDB thenarcolepticdancers.com En écoute sur lesinrocks.com avec 21.09.2011 les inrockuptibles 95

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Ela Orleans/Dirty Beaches Double Feature La Station Radar/Atelier Ciseaux

Winter Family Red Sugar Ici D’Ailleurs/Differ-ant

La musique mystique d’un étrange duo francoisraélien. Les desseins de ce duo semblent troubles, voire menaçants : pervertir le folk à l’absinthe, égarer Nico les yeux bandés dans les catacombes… Chant des sirènes : mais sirène de guerre – et ça ne sera pas pour du gaz hilarant. Epaulés de fauteurs de troubles (prêtés par Godspeed You! Black Emperor ou Cheveu), Ruth Rosenthal et Xavier Klaine ne s’encombrent plus de mélodies, de joliesses, jouant une musique incantatoire, hurlée, hallucinée, douce comme le sucre, rouge comme le mauvais sang.

Un vinyle rassemble deux trésors cachés de 2011.

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n vinyle pour deux. Une face lente, une face rapide. Deux faces cachées d’un underground qui mérite la lumière, l’explosion atomique. Sur ses six titres envoûtants, suite de l’album Lost, Ela Orleans, une Polonaise adoptée par New York, commence par danser dans les pas de Nico, puis enchaîne une surf-song de l’espace, zébrée d’étoiles filantes, avant de verser dans un psychédélisme rétrofuturiste hanté, telle une bande-son tremblante de film de vampires en noir et blanc, mais en 3D. Cette fille est un spectre facétieux, une révélation un peu effrayante. Même pas peur, déclare Alex Zhang Hungtai, alias Dirty Beaches, qui en face B torture ses propres démons. Depuis son album Badlands, rien de neuf, que du rupestre. Du fond d’une grotte qu’ont habitée Link Wray, Alan Vega et le Velvet, Dirty Beaches réinvente l’art primitif du rock’n’roll, rythmique de train fantôme, pulsions psychotiques et son de limaille. Ela Orleans et Dirty Beaches vont mal, mais ils vont très bien ensemble. Stéphane Deschamps www.lastationradar.com

Benjamin Montour www.winterfamily.info

16 Horsepower Yours Truly Glitterhouse/Differ-ant

Compilation riche et réjouissante des pionniers de l’americana hallucinée. n ces temps où l’americana se résume au port d’une barbe, d’une chemise à carreaux et des clés d’un abri de jardin vermoulu, se replonger dans la discographie de 16 Horsepower relève quasiment d’un devoir citoyen. Ça tombe bien, Glitterhouse vient de publier un best-of définitif de la bande à Dave

E  

Eugene Edwards : douze morceaux plébiscités par les fans et treize inédits pour se rendre compte qu’en matière d’étalage de tripes sur fond d’accordéons cafardeux et de distorsions chamaniques, personne n’a jamais fait mieux. Benjamin Mialot www.16horsepower.com

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Joakim Nothing Gold Tigersushi/Discograph L’électronicien français Joakim atteind la plénitude sur un quatrième album pop et raffiné. orever Young chante, fantastiques soustractions iPad, Joakim a choisi en crooner distant elle a dû se plier pour à l’inverse la démesure et glacé, Joakim en arriver là, à quelle de son capharnaüm, où il en début d’album. décantation de milliers entasse depuis des années La musique, comme le de vinyles, tous chéris, instruments et effets formol, conserve : l’érudition elle s’est soumise. C’est spéciaux (spaciaux), pour n’a jamais été, chez d’ailleurs la première fois une ampleur, une grandeur le Parisien, une chape que Joakim, publié ici assez stupéfiantes. de poussière qui paralyse, sur le label qu’il a fondé, Cette musique grouille un poids qui cadenasse atteint cette plénitude, de vie, de désordres, l’inspiration, mais la clé des cette cohérence, cette d’incidents, jamais champs. Sur ce morceau sérénité sur l’un de ses clinique, jamais logique. particulier, il sonne comme propres albums, comme si Constamment mélodique LCD Soundsystem et ce les trois précédents avaient et chantée, elle est alliée n’est pas un hasard : loin participé d’un apprentissage mais jamais soumise de copier le New-Yorkais, du décorticage. à la pop. Joakim et la pop Joakim parvient exactement Désormais maître d’une vivent une histoire d’amour aux mêmes conclusions écriture à la fois robotique passionnelle, mais font après une longue enquête, et sensible, répétitive chambre à part. JD Beauvallet une longue quête dans et évolutive, minimaliste sa discothèque. Pour danser, et expansive, Joakim d’un pas fluide et élastique, fait également des prodiges www.joakim.tv il vaut mieux abandonner à la production : le son En écoute sur lesinrocks.com avec au vestiaire ses tonnes ressemble à un tunnel noir de bagages, échouer sur et grouillant, aux échos le dance-floor dans le plus infinis, que ses chansons simple appareil. traversent comme des Cette musique est d’une spectres radieux. Là où la diabolique simplicité, logique économique d’une surtout quand on imagine industrie indé en reculade par quels détours, zigzags voudrait que le musicien et fausses-routes elle électronique ne compose a dû passer, à quelles que sur laptop, voire sur

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Florence & The Machine What the Water Gave Me AZ/Universal La diva anglaise frôle de peu l’autoparodie sur ce nouveau single. n connaît la tendance ce moment avec le producteur naturelle de Florence Paul Epworth. Orchestration bâtie Welch à l’exagération pour les stades, timbre haut et à la grandiloquence. perché d’une puissance effarante : La rouquine, qui avait su jouer de What the Water Gave Me enivre, ses excès d’euphorie sans tomber s’étire et gonfle jusqu’à friser de dans le pompeux sur l’immense peu l’implosion lorsque l’Anglaise et bouleversant album Lungs, lâche s’autorise, en fin de parcours, cette fois-ci totalement la bride. de malheureuses vocalises La preuve sur ce premier aperçu de Castafiore. Ondine Benetier d’un deuxième album nettement florenceandthemachine.net plus rock qu’elle peaufine en

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The Black Lips Family Tree Du sang, du vomi ravalé, des filles à poil, des galoches entre mecs et un cadavre de porc : le nouveau clip des fous furieux d’Atlanta est à la hauteur de leur réputation. Ames sensibles s’abstenir. www.vimeo.com

Scarlett Johansson & Lulu Gainsbourg Bonnie and Clyde Quarante-trois ans après l’original chanté en duo par son père et Brigitte Bardot, Lulu Gainsbourg réitère l’expérience, sans dérive, avec la blonde incendiaire du XXIe siècle : Scarlett Johansson. www.lesinrocks.com/inrockstv

Moondog The Viking of 6th Avenue Enfin une bonne nouvelle avant l’Apocalypse : des gens en Amérique préparent un film (le premier) consacré à Moondog, authentique génie musical du XXe siècle, et sans doute des suivants. www.thevikingof6thavenue.com

Manatee The One Certes, le manatee est un mammifère marin à drôle d’allure mais c’est aussi le nom d’un trio venu de Caen. Clairement inspiré par Animal Collective, les joyeux compères bidouillent des mélodies pop psyché à la fois puissantes et complexes. Une musique euphorisante et curieuse, qui agit directement sur les hanches. www.lesinrockslab.com/manatee 21.09.2011 les inrockuptibles 99

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dès cette semaine

Hands, Gush, Mr Nô, Rodeo Massacre, etc.

2/10 Vendôme, 29/10 Reims, 30/10 Lille Ema 7/11 Paris, Olympia The Excitements 30/9 Paris, Maroquinerie Piers Faccini 25/10 Paris, Café de la Danse Feist 20/10 Paris, Olympia Festival BB Mix du 21 au 23/10 à BoulogneBillancourt, avec Silver Apples, The Monochrome Set, Etienne Jaumet & Richard Pinhas, Arch Woodman, Zombi, The Luyas, etc. Festival Electro Alternativ jusqu’au 24/9 à Toulouse, avec Ellen Allien, Jackson, Beataucue… Festival Elektricity du 4 au 8/10 à Reims, avec Yuksek, Emmanuelle Parrenin, Metronomy, Herman Dune, Baxter Dury, etc. Festival Fiesta Des Suds du 14 au 30/10 à Marseille, avec Amadou & Mariam, Damon Albarn presents Another Honest Jon’s Chop Up, Cesária Evora, Catherine Ringer, Seun Kuti & Egypt 80, etc. Festival Les Rockomotives du 22 au 31/10 à Vendôme, avec John Cale, The Dø, Deus, Yann Tiersen, Diabologum, Chokebore, Mondkopf, Pneu, etc. Festival Mama Event les 21 & 22/10 à Paris, avec Bewitched

Festival Marsatac du 29/9 au 1er/10 à Marseille, avec Theophilus London, The Dø, Friendly Fires, The Shoes, Stupeflip, Brodinski, Cascadeur, Oh!Tiger Mountain, Yuksek, Housse De Racket, etc. Festival Spectaculaire les 24 & 25/9 à Paris, Quai de la Loire, avec Christine & The Queens, Toybloïd, We Were Evergreen, etc. Fool’s Gold 5/11 Paris, Trianon Lulu Gainsbourg 2/11 ClermontFerrand, 8/11 Paris, Casino de Paris, 10/11 Bruxelles, 12/11 Saint-Lô Ganglians 1/10 Paris, Point Ephémère Girls 18/11 Strasbourg, 19/11 Paris, Maroquinerie, 24/11 Toulon Housse De Racket 20/10 Paris, Gaîté Lyrique

Andrew Gura

Dick Annegarn 29/9 Lattes, 1/10 Bruxelles, 8/10 Nancy, 9/10 Montbéliard, 18/10 Nantes, 19/10 Vilaine, 4/11 SaintMarcel, 5/11 Aubergenville, 11/11 Amiens, 17/11 Avermes, 18/11 Auxerre, 25/11 La Tronche, 6/12 Cavaillon, Apparat 8/10 Caen, 9/10 Tourcoing, 10/10 Cenon, 11/10 Angers, 12/10 Paris, Gaîté Lyrique Architecture In Helsinki 20/10 Lille, 22/10 Caen, 25/10 Montpellier Art Brut 27/9 Paris, Maroquinerie Band Of Skulls 18/10 Paris, Maroquinerie Battant 28/9 Limoges, 29/9 La-Rochesur-Yon, 1/10 Bordeaux, 13/10 Paris, Gaîté Lyrique Baxter Dury 23/9 Paris, Point Ephémère, 29/9 Bordeaux, 6/10 Reims, 10/12 Paris, Maroquinerie Birdy Nam Nam 5/11 Montpellier, 9/11 Toulouse, 10/11 Lyon, 11/11 Nantes, 18/11 Strasbourg, 19/11 Paris, Zénith Bonnie Prince Billy 3/11 Paris, Trianon Brigitte 31/10 Paris, Olympia Cascadeur 7/10 Paris, Cigale Culture Pub On Tour du 22/10 au 9/12 à Rennes, Toulouse, Lyon, etc., avec Poni Hoax, Tahiti 80, Housse De Racket, etc. Deus 14/10 Le Havre, 19/10 Strasbourg, 20/10 Dijon, 21/10 Lyon, 22/10 ClermontFerrand, 24/10 Paris, Trianon, 25/10 Caen, 27/10 Bordeaux,

I’m From Barcelona 5/10 Rouen, 6/10 Brest, 7/10 HérouvilleSt-Clair, 8/10 Rennes, 9/10 Lille, 10/10 Poitiers, 11/10 Toulouse, 12/10 Rochelle, 13/10 Montpellier, 14/10 Lyon, 15/10 Bordeaux Inrocks Indie Club septembre 23/9 Paris, Flèche d’Or, avec Boogers, Figurines, Eldia Inrocks Indie Club octobre 21/10 Paris, Flèche d’Or, avec Das Pop, Gardens & Villa, The Chase, Sarah Blasko Inrocks Lab Party octobre 13/10 Paris, Flèche d’Or, avec Radio Radio + 2 finalistes Jehro 10/10 Paris, Cigale Jay Jay Johanson 6/10 Nancy, 17/11 Lille, 18/11 Caen, 21/11 Paris, Trianon, 22/11 Lyon, 23/11 Toulouse, 25/11 Montpellier, 26/11 Marseille Juveniles + Coastal Cities + The Nodz 24/9 Paris, Flèche d’Or

nouvelles locations

KCPK 23/9 Reims The Kooks 18/10 Paris, Casino de Paris, 19/10 Bordeaux, 20/10 Toulouse, 24/10 Lyon Ladylike Dragons 8/10 Paris, Flèche d’Or Les Internationales de guitare du 24/9 au 15/10 à Montpellier et en LanguedocRoussillon, avec The Divine Comedy, Gaëtan Roussel, Kaki King, Anna Calvi, Dick Annegarn, Catherine Ringer, Saul Williams, etc. M83 30/11 Paris, Gaîté Lyrique Maad in 93 Du 22/9 au 8/10 à Saint-Ouen, Montreuil, Bagnolet…, avec The Afrorockerz, Viva & The Diva, Cheveu, Milk Coffee & Sugar, Yom, Louis Sclavis, etc. Madchester les 21, 22 & 23/9 à Paris, Roubaix et Rennes, avec Water Signs, Stay et XXXY

Saul Williams

Festival Les Inrocks Black XS, du 2 au 8/11 à Paris, Nantes, Lyon, Lille, Caen, Marseille et Toulouse avec WU LYF, La Femme, Concrete Knives, Owlle, Agnes Obel, Florent Marchet, Other Lives, Balthazar, Timber Timbre, Saul Williams, Hanni El Khatib, Jamie N Commons, Soirée M pour Montréal (avec Braids, Jimmy Hunt, Ensemble, Karkwa), James Blake, Laura Marling, Cults, Friendly Fires, Viva Brother, Mona, Mechanical Bride, Singtank, Fixers, Miles Kane, Foster The People, Morning Parade, Givers, Yuck, Lanterns On The Lake, Alex Winston, Sebastian, Django Django, Alex Winston, Sound of Rum, Dry River, Dog Is Dead, Frànçois & The Atlas Mountain, Anna Calvi, Le Prince Miiaou, Dum Dum Girls, Ema, BoxViolet

en location

Florent Marchet 7/10 Franconville, 13/10 Illkirch, 2/11 Paris, Casino de Paris Metronomy 5/10 Dijon, 6/10 Caen, 7/10 Lille, 8/10 Reims, 8/11 Lyon, 9/11 Montpellier, 10/11 Paris, Olympia, 11/11 Amiens, 12/11 Nantes, 13/11 ClermontFerrand Miossec jusqu’au 23/9 Paris, Nouveau Casino, 28/9 Rennes, 29/9 Brest, 30/9 Laval, 1/10 Caen, 4/10 Annecy, 5/10 Nancy, 6/10 Metz, 7/10 Tourcoing Connan Mockasin 7/10 Strasbourg, 10/10 Paris, Maroquinerie, 11/10 Lille, 15/10 Marseille Nuit SFR 8/10 à Paris, Grand Palais, avec Cassius, Crystal Fighters, etc. Orelsan 14/12 Paris, Bataclan Panda Bear 29/11 Paris, Gaîté Lyrique Gaëtan Roussel 23/9 Rodez Shabazz Palaces 25/9 Paris, Point Ephémère Soirée Chapter Two 28/9 Paris, Flèche d’Or, avec Rwan, Zoufris Maracas, Tom Fire et Lesken Soirée I’m From UK 4/10 Caen, 5/10 Paris, Flèche d’Or, avec D/R/U/G/S & Plugs The Specials 27/9 Paris, Olympia Staff Benda Bilili 11/10 Paris, Olympia Tinariwen 21/9 Paris, 104 Toddla T 7/10 Paris, Nouveau Casino

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aftershow

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Bestival

Ian Taylor

The Toxic Avenger 29/9 Paris, Cigale Wild Beasts 25/10 Tourcoing, 26/10 Nantes, 27/10 Vendôme, 28/10 Paris, Grande Halle de la Villette Winter Family 1/11 Paris, Point Ephémère Wire 11/11 Lorient Patrick Wolf 7/11 Paris, Maroquinerie WU LYF 2/11 Paris, Cigale, 5/12 Tourcoing, 6/12 Rouen, 7/12 Nantes, 9/12 Lyon Yuksek 1/10 Marseille, 7/10 Reims, 8/10 Nancy, 12/10 Toulouse, 13/10 Brest, 14/10 Nantes, 9/11 Rennes, 10/11 Poitiers, 11/11 Rochelle, 12/11 Lorient, 3/12 Strasbourg Zola Jesus 28/9 Paris, Point Ephémère

James Blake

du 8 au 11 septembre, île de Wight Alternative campagnarde à Glastonbury, ce festival nécessaire clôt la saison anglaise. Parmi de nombreux concerts, de PJ Harvey poignante à Public Enemy en roue libre, on découvre la fusion universelle des Correspondents, armés de deux MC et de cuivres, au service de danses et de freestyles hallucinés. Le public se laisse aussi happer, jusqu’à la transe, par le groove toxique de Carte Blanche, projet composé par Riton et DJ Mehdi : immense tristesse que d’avoir perdu ce dernier deux jours plus tard après ce beau moment de liesse. La “tente du ver psychédélique” se révèle vite trop petite pour le show solide et triomphant de Metronomy. Risquée face à l’inertie de ses performances, la grande scène réserve un très bon accueil à James Blake. Juste avant, SBTRKT offrait un concert explosif et lascif où musiciens et public portaient le même masque (les Friendly Fires monteront même sur scène). Même les poids lourds parviennent à enchanter : Björk pour un moment transcendé par une chorale surréaliste, The Cure pour un best-of définitif, qui transforme, à l’occasion de Friday I’m in Love ou Boys Don’t Cry, le public en chœur de 50 000 personnes. Benjamin Beauvallet & Freddie Van Der Velde

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l’homme qui bande Un acteur vieillissant joue sa peau dans un dernier rôle : tomber amoureux d’une jeune homosexuelle. Ou le désir comme jeu de dupes, mis en scène par Philip Roth dans l’un de ses plus subtils romans.



andera ou bandera pas ? Bandera, que l’on se rassure. De Portnoy et son complexe au Rabaissement aujourd’hui en passant par La bête qui meurt, l’érection s’est imposée chez Philip Roth comme un formidable levier à fiction, un point central autour duquel s’organise l’écriture, un enjeu littéraire. Et cela sans l’ombre d’un machisme, encore moins d’une misogynie : l’érection, c’est une colonne vertébrale qui permet de se maintenir en vie, et être en vie chez Philip Roth, c’est donner du plaisir à une femme – consentante, cela va sans dire. Et puis il y a quelque chose de génialement féminin chez cet écrivain souvent présenté comme l’homme par excellence, à travers ce besoin de mots pour entourer le sexe, le vivre, ce besoin d’élaboration de situations à travers un livre, de mises en scène et de

jeux de rôle comme conditions (ou garanties) de l’érotisme. Et c’est là qu’on en arrive au Rabaissement, son nouveau roman traduit en français, quelque peu malmené par la presse anglo-saxonne à sa sortie en 2009, mais qui se révèle peu à peu comme l’un de ses plus subtils. Au centre de cette scène que va être le roman, qu’est peut-être même toute vie ou tout désir selon Roth, un acteur sexagénaire qui ne parvient plus à jouer. D’emblée, la première phrase est formidable : “Il avait perdu sa magie.” Tout est dit d’une incapacité soudaine, due à l’âge, de jouer un rôle, de l’habiter, d’y croire. Comment vivre, nous demande Roth à travers Axler, si l’on ne croit plus dans ce jeu de rôle qu’est l’existence ? Il va moins s’agir de “mentir vrai”, ce poncif dont on nous rebat les oreilles au sujet de la fiction,

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en marge

Nancy Crampton/Opale/Editions Gallimard

être en vie chez Philip Roth, c’est donner du plaisir à une femme – consentante, cela va sans dire

que de “jouer juste” : bien jouer, c’est y croire, perdre la conscience qu’on joue. Car même quand Axler se met à avoir envie de se foutre en l’air, “il n’arrivait pas à se convaincre qu’il était fou, pas plus qu’il n’était arrivé à convaincre ni lui-même ni qui que ce fût qu’il était Prospero ou Macbeth. Même comme fou il manquait de naturel. Le seul rôle à sa portée était le rôle de quelqu’un qui joue un rôle. Un homme sain d’esprit qui joue un fou. Un homme maître de soi qui joue un homme désemparé.” On ne sait pas qui a inventé le sexe, mais comme disait James Ellroy, on aimerait bien savoir sur quoi il bosse en ce moment… Le sexe, ce domaine où, pour jouir, on ne fait plus qu’un avec son rôle, et où la scène se joue au présent irréductible. C’est la dernière scène où va évoluer Axler, parvenir à habiter son rôle à la seule condition de faire jouer un rôle à l’autre. Pegeen, la jeune femme de vingt-cinq ans sa cadette qui débarque un jour dans sa maison de campagne alors qu’il vient de sortir d’HP pour dépression, fille de ses amis qu’il a connue nouveau-née, a vécu “en lesbienne depuis qu’elle avait 23 ans”. Comme sa compagne vient de décider de changer de corps pour mieux vivre le rôle

qui lui convient – être un homme hétéro –, Pegeen a décidé de changer de rôle elle aussi et de se muer en femme hétéro. Axler fera partie de la panoplie, devenant même le metteur en scène de cette actrice (re)naissante, lui payant robes, souliers à talons hauts, maquillage, bijoux, nouvelle coiffure. Exit le look “butch” de la jeune femme… mais quid de sa sexualité ? Roth aborde frontalement la question dans le troisième chapitre, intitulé “Le Dernier Acte” – ce qui nous met la puce à l’oreille quant au dénouement, à vrai dire déjà contenu dans son commencement : “Les douleurs liées à sa colonne vertébrale empêchaient Axler de faire l’amour dans la position du missionnaire, ou même sur le côté. Aussi restait-il allongé sur le dos, et c’est elle qui le chevauchait, en s’appuyant sur les genoux et les mains pour ne pas peser de tout son poids sur son pelvis. Au début, une fois perchée là-haut, elle perdait tout son savoir-faire, et il dut la guider des deux mains pour lui expliquer comment s’y prendre. ‘Je ne sais pas quoi faire’, avait timidement dit Pegeen.” Dans ce merveilleux jeux de rôle, ou de dupe, qu’est le désir, qui baise qui ? Celui qui peut s’offrir le luxe d’espérer encore la possibilité de multiples rôles à venir, ou celui qui sait que ce sera son tout dernier, qu’il n’y aura plus jamais d’autre convocation sur cette scène enchantée qu’est la vie. Reste alors à se rabaisser à un ultime rôle, celui qui ne trompe pas, auquel tout le monde croit, où vous êtes le plus convaincant, et cela pour toujours : la mort. On ne lit pas Philip Roth pour sa joie de vivre – on le lit parce que ses livres sont sexuels, car, comme le sexe, tiraillés entre plaisir et inquiétude, purs moments où l’on se confronte à l’éclat jouissif, blessant, de la vérité alors que l’on tentait de se perdre. Nelly Kaprièlian Le Rabaissement (Gallimard), traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marie-Claire Pasquier, 128 pages, 13,90 €, en librairie le 29 septembre

le système Beigbeder Jadis cool, Frédéric Beigbeder vire grand monsieur officiel des lettres françaises. Help ! “Le cauchemar du critique littéraire, c’est de rencontrer Frédéric Beigbeder : il est dangereusement sympathique”, m’avait un jour dit une consœur. Et c’est vrai. Frédéric Beigbeder est non seulement un garçon sympathique, drôle, intelligent et généreux, mais en plus il jouit d’un avantage sur les autres : avoir conservé le même poids qu’à 20 ans. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est lui qui le clame dans ses entretiens, et l’on avouera une certaine jalousie quant au sujet. Et puis il est cool, n’hésitant jamais à s’enfiler de la coke sur des capots de voiture. Mais alors que lui est-il arrivé ? Un problème personnel ? Un ennui avec sa banque ? Le désir de convaincre enfin ses parents qu’il est un bon fils BCBG ? Le voilà qui vire depuis quelques semaines à l’ambassadeur officiel de la littérature, nous prodiguant tel un prophète ses conseils de lecture dans un livre, Premier bilan après l’apocalypse, façon produit dérivé d’un de ses précédents, qui fut soit dit en passant un succès (le problème avec la banque, ça doit être ça…). Le voilà qui encense les écrivains les plus académiques (Alexis Jenni) en convoquant Dieu (à moins qu’il ne soit à l’article de la mort ?) dans ses chroniques au Fig mag, mais y descend avec une condescendance amère des écrivains novateurs (Eric Reinhardt) tout en se permettant de leur donner des leçons d’écriture (heu… on rêve, là ?). Et pour couronner le tout, le voilà qui enfile l’armure du chevalier des lettres françaises pour pourfendre le méchant livre numérique qui risquerait d’anéantir ni plus ni moins que le roman (ah bon) ; ce qu’il appelle donc, et sans aucun humour, “l’apocalypse”. Il dîne tous les soirs avec Charles Dantzig, ou quoi ? A ce train-là, on lui donne cinq ans pour virer réac. Il vaut mieux que ça.

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drunk girls Six filles bloquées dans un aéroport, des beuveries et des répliques épiques… L’Ecossais Alan Warner donne une suite à ses Sopranos, avec ce Very Bad Trip au féminin. Hilarant, mais pas seulement.

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n les avait quittées avec le sourire et une gueule de bois par procuration. Kay, Manda, Chell, Kylah et Finn, les héroïnes délurées des Sopranos, roman drôle et déjanté d’Alan Warner paru en 2000, sont de retour avec quelques années de plus. Plus de bouteille, pourrait-on légitimement écrire concernant ces championnes du binge

drinking. Elles ont quitté le lycée Notre-Damedu-Perpétuel-Secours. Kay et Finn poursuivent leurs études à Edimbourg et à Londres, les trois autres – coiffeuse, caissière, hôtesse d’accueil à l’office du tourisme – vivotent au Port, le bled écossais fictif calqué sur Oban, la ville d’où est originaire Warner. Une sixième fille a rejoint la bande : Ava. Riche, raffinée, anglaise, surnommée “la Lady Di” par Manda, c’est

le cinéma d’Alan Des personnages aussi singuliers qu’attachants, des dialogues géniaux, les livres d’Alan Warner semblent se prêter idéalement aux adaptations ciné. Son premier roman, Morvern Callar, fut porté à l’écran en 2002. En l’écrivant, Warner dit avoir beaucoup pensé à Sans toit ni loi d’Agnès Varda. Les droits des Sopranos ont également été achetés, mais le projet ne verra jamais le jour. “Au moins, j’ai touché l’argent, plaisante-t-il. Le scénario a été écrit plusieurs fois, on a même pensé à une sorte de comédie musicale. Mais ça ne me convenait jamais, c’était beaucoup trop édulcoré. Kate Hudson était même pressentie pour jouer dans le film. Elle est très douée pour les accents !”

une intruse. Qu’importe. Elles décident de partir ensemble en vacances et se retrouvent à l’aéroport de Gatwick. Elles y resteront bloquées jusqu’à la fin du livre. Ironie du sort, quand on retrouve Alan Warner à Paris, il vient lui-même de passer de longues heures dans un aéroport écossais à cause des caprices d’un volcan islandais. Une contrariété qui n’entame en rien son affabilité. “C’est mon éditeur qui m’a poussé à donner une suite aux Sopranos, raconte-t-il. Et les filles me manquaient. Mon idée initiale était de les envoyer en vacances, mais ça semblait trop évident. J’ai pensé que ce serait encore mieux de les piéger quelque part, un peu comme dans En attendant Godot de Samuel Beckett.” Mais avec Les Etoiles dans le ciel radieux, on se situe dans

un registre nettement plus joyeux et léger. Alan Warner sait jouer sur tous les tableaux : grave – avec Morvern Callar, son superbe premier roman, et surtout Le Dernier Paradis de Manolo, qui traitait, entre autres, du sida et de l’immigration clandestine – ou hilarant. Sitcom pop et brillante, son dernier livre ne connaît pas de temps mort, enchaîne les péripéties et les répliques fracassantes à la vitesse à laquelle les filles éclusent leurs pintes. On rit à chaque page de leurs frasques et de leurs excès, de leur dégaine de “ladettes” avec ongles acryliques, créoles géantes et string dépassant du jogging. Pour autant, jamais de mépris ou de condescendance chez Warner. Bien au contraire. “En Grande-Bretagne, la littérature a tendance à ignorer les classes défavorisées, les personnages sans éducation, explique l’auteur. On entend toujours la petite cuillère tinter sur la tasse de porcelaine. Si je m’intéresse à ces filles, c’est aussi dans une logique de subversion.” En filigrane, c’est de l’Angleterre d’aujourd’hui, divisée, minée par les inégalités croissantes, que nous parle Alan Warner, à travers les remarques naïves mais percutantes de Manda, déjà mère d’un “petit gars Sean”, les galères des filles, leur confrontation avec Ava la nantie… “Ce sont des héroïnes, presque des survivantes. Elles vivent des choses très dures, mais continuent à s’amuser… C’est pour ça que je suis aussi attaché à elles.” Il n’exclut pas de leur consacrer un troisième roman, sans doute une histoire de mariage. On a hâte. Elisabeth Philippe photo Marion Poussier Les Etoiles dans le ciel radieux (Christian Bourgois), traduit de l’anglais par Catherine Richard, 540 pages, 25 €

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Napoléon d’Abel Gance (1927)

la folie des grandeurs Quel lien entre folie et politique ? Qui est le plus fou, de celui qui réprime ou de celui qui s’y croit ? L’historienne Laure Murat signe une analyse brillante. a folie des hommes procède-t-elle de la folie” mais que “la folie latente des sociétés qui se délitent ou se développe en fonction des accidents se joue-t-elle en dehors du temps de l’histoire”. Constatant qu’au moment historique ? Les délires individuels du retour des cendres de Napoléon en peuvent-ils se dissoudre dans les passions décembre 1840, des dizaines d’“empereurs” collectives ? En étudiant de près les se succédèrent alors à l’asile, l’auteur archives médicales – les registres des s’interroge sur cette “folie des grandeurs” asiles d’aliénés de Bicêtre, la Salpêtrière, – ce qu’on appelle aussi la “monomanie Sainte-Anne et Charenton au XIXe siècle –, orgueilleuse” – qui, d’après la psychiatrie Laure Murat s’aventure dans une lecture du XIXe siècle, s’imposait comme la maladie du siècle au même titre audacieuse de la folie et de ses collisions que la mélancolie. avec le politique. Les registres tenus par Si les fracas de l’histoire contaminent les psychiatres des désordres psychiques ainsi les aliénés, la collectivité organise de leurs patients à des moments de toujours leur rejet, même si la Révolution bascule de l’histoire politique française a changé le statut de la folie (dès 1793, (les révolutions de 1793, de 1830, de 1848 le fou devient un malade à soigner et pas et de 1871) lui offrent un cadre analytique seulement à incarcérer). Les émeutiers inédit pour saisir les enjeux de la folie de la révolution de 1848 ou les pétroleuses et de ses rapports avec le pouvoir. de la Commune de Paris incarnent la figure L’auteur élargit de ce point de vue du fou furieux. Laure Murat interroge cette le travail fondateur de Michel Foucault stigmatisation simpliste en soulignant (cf. Folie et déraison, histoire de la folie que “la violence des insurrections est toujours à l’âge classique ou encore son article associée à la folie”, alors que “celle de “La Vie des hommes infâmes”), même si la répression ne l’est jamais”. son objet concerne moins la connaissance La “raison d’Etat”, c’est la folie des modes d’exclusion des fous que la manière dont leurs paroles résonnent dans (paradoxale) que s’octroie le pouvoir pour se prémunir des ennemis qui l’assaillent. leur époque. Par l’attention qu’elle porte En cela au moins, par le déploiement à à tous les indices des archives asilaires, Laure Murat éclaire le lien entre l’exaltation front renversé de ses modes d’expression, la folie n’échappe pas au cadre politique des insurgés et leur aliénation mentale. qui la contient et l’étouffe. Qu’ils Lectrice des pionniers de la psychiatrie soient mytho ou mélancoliques, les fous française, comme Philippe Pinel ou défient l’ordre social et politique dans Jean-Etienne Esquirol, elle avance que ses équilibres les plus déraisonnables. “l’histoire ne produit pas les symptômes

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Jean-Marie Durand

la folie n’échappe pas au cadre politique qui la contient et l’étouffe

L’homme qui se prenait pour Napoléon – Pour une histoire politique de la folie (Gallimard), 384 pages, 24,90 € 21.09.2011 les inrockuptibles 105

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Sheehan/Writer Pictures/Leemage

Pierre-Emmanuel Rastoin/Canal+

du plagiat Geste esthétique ou malhonnêteté intellectuelle, le plagiat est partout depuis quelques années. Nouvelle hype ? e Marie Darrieussecq accusée de plagiat psychique à Joseph Macé-Scaron, de PPDA plagiaire d’une bio d’Hemingway au ministre allemand, Karl-Théodor Zu Guttenberg, plagiant des essais…, le plagiat est devenu plus qu’une récurrence : le nouveau mot fashion dans le milieu médiatique et littéraire, au point de créer des vocations (maman, plus tard, je veux être chasseur de plagiaires). Geste esthétique ou manque inadmissible à l’éthique, le mot “plagiat” éclate tous les trois mois dans les colonnes des mags. Récemment, une poignée d’auteurs, Valentine Goby, Véronique Ovaldé, Christian Garcin, Yves Pagès publiaient même (dans la revue Décapages) leur coming-out de plagiaires dans un dossier intitulé “J’avoue, j’ai plagié. Pas vous ?”. Le plagiat, nouvelle hype ? A force d’avoir les oreilles rebattues avec le plagiat par-ci et le plagiat par-là, nous-même, ces jours-ci, nous sommes retrouvé saisi de bouffées d’angoisse paranoïaque à la vue d’un article ressemblant un peu trop au nôtre, signé… on ne dira pas son nom, la personne en question, jouissant d’un joli petit pouvoir, risquerait de se retrouver ventilée façon puzzle (plagiat approximatif de Michel Audiard) par ses confrères qui récemment

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… et David Foenkinos, plagiat vestimentaire ?

Entre Ali Baddou…

encore lui léchaient les souliers en lui trouvant du génie. Et puis, qui nous dit que nous-même n’avons pas été tenté de plagier, quand par exemple nous nous apprêtions à acheter en cachette le même sac qu’une amie : plagiat vestimentaire, ça existe ? Si oui, alors qui d’Ali Baddou ou de David Foenkinos a commencé à plagier l’autre ? Rappelez-vous l’interplagiat capillaire, début 2000, des Frédéric Beigbeder, BHL, Christophe Ono-dit-Biot, et autre Charles Pépin… Par ailleurs, on ne le dit pas assez, mais il faut bien reconnaître un talent au plagiaire : être fin lecteur. Car sachez que le mot plagiaire ne vient pas de “plage”, et encore moins de “plagiste”. Non, le plagiaire ne se la coule pas douce, il lit les textes des autres et en repère les morceaux qui pourraient étayer son propos. Par exemple, aucun plagiaire n’a à ce jour balancé le mode d’emploi de sa machine à laver au beau milieu de son roman d’amour, juste au moment où Jonathan et ses tempes argentées frôlent le corps ruisselant (il pleut) de la blonde Héléna dont les pointes des seins se dressent sous son corsage de soie crème (sorte de plagiat d’un roman Harlequin collection “Rouge baiser”, si elle existe encore…).

Vu comme ça, j’avoue être vexée que Joseph Macé-Scaron, garçon par ailleurs brillant, ait choisi de plagier Delphine Peras et pas moi. Qu’est-ce qu’elle a de plus que moi, Peras ? C’est dégueulasse… J’ai dit, c’est vraiment dégueulasse (plagiat baltringue de Godard). Et puis, est-ce que quelqu’un pourrait dire à ce monsieur Flaubert de cesser de plagier la vie amoureuse de ma cousine Berthe – elle vient de l’attaquer pour plagiat rétrospectif… On se souvient de cas de “vraies” gens attaquant les auteurs parce que se sentant “plagiés” pour leurs personnages. D’ailleurs, Emmanuel Carrère n’aurait-il pas plagié la vie de Limonov pour son dernier livre ? Morgan Sportès, un fait divers ? Jean Rolin, son voyage à Los Angeles ? Et Christine Angot, sa propre vie ? Arrêtez, le plagiat est partout et ça file le tournis. D’ailleurs, chacun de nous ne passe-t-il pas sa vie à se plagier lui-même ? A moins que ça ne s’appelle une névrose de répétition (plagiat hyperspeed de Freud). Car comme disait Jonathan Coe, on a tellement appris de nos erreurs qu’à présent, on les réussit à la perfection. Mais là, je plagie Joseph Macé-Scaron citant (oui, je dis bien “citant”) l’écrivain anglais dans son dernier roman. Nelly Kaprièlian

la 4e dimension Salinger aux enchères 50 000 dollars, telle est la mise à prix sur eBay pour une note écrite par J. D. Salinger. Une seule phrase griffonnée sur un bout de papier le 12 mars 1989, dans laquelle l’auteur de L’Attrape-Cœurs demande à sa femme de ménage de nettoyer la maison avant qu’il parte en vacances. Un chef-d’œuvre posthume.

ouf, Billy n’est pas mort Orhan Pamuk néogeek Après les avoir rejetées, le prix Nobel de littérature adopte les nouvelles technologies, vante les avantages du livre numérique en voyage et compare les tweets aux haïkus. Le numérique ne serait donc pas l’apocalypse annoncée par Beigbeder ?

les contes de Viktor & Rolf Les deux stylistes néerlandais se prennent pour les frères Grimm et publient, en anglais, leur premier livre de contes sobrement intitulé Fairy Tales (Hardie Grant), avec des histoires inspirées de leurs collections : La Robe d’or ou, plus prometteur, Disco le hérisson.

The Economist a annoncé un peu trop vite la disparition de Billy, le modèle le plus célèbre des bibliothèques Ikea, qui serait aujourd’hui menacé par la numérisation (avec les tablettes, plus besoin de bibliothèque). On a aussitôt crié à la mort du livre. Heureusement, le groupe suédois a démenti l’info.

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Yad Vashem

Exhumation desar chives en 1946

l’écriture du désastre De 1939 à 1943, un groupe de Juifs polonais archive dans ses moindres détails la vie dans le ghetto de Varsovie. Des documents exceptionnels enfin publiés. es témoignages son ampleur. Ringelblum manifesté par la police auraient pu voulait enregistrer une trace juive, honnie. Ils écrivirent ne jamais nous d’une communauté vivante, jusqu’au bout, jusqu’à parvenir, enfouis ne pas laisser la parole ce que le ghetto soit détruit à jamais sous les aux seuls survivants. “Face par les Allemands après décombres du ghetto au désastre en cours, il mit l’insurrection d’avril 1943. de Varsovie. Il a fallu la d’autant plus d’acharnement Leur action était une pugnacité d’une survivante, à préserver le ‘maintenant’ autre forme de résistance, l’écrivaine Rachel Auerbach, et ‘l’avant’ pour empêcher leur ennemi, l’oubli. pour que des fouilles l’étiquette a posteriori Ils écrivirent malgré les soient entreprises dès 1946, de ‘victime’ de faire oublier deuils, malgré la terreur dans les cendres encore qui étaient les Juifs avant et ce que Kassow nomme fumantes de la guerre. la guerre”, écrit Kassow. “les nouvelles de Job”, Des boîtes de fer blanc Dans cet essai colossal, la rumeur de plus en plus et des bidons de lait furent l’historien américain, persistante venue de exhumés des ruines. spécialiste de l’histoire Chelmno et de Treblinka. A l’intérieur, les archives russe et polonaise moderne, Seuls trois membres du groupe Oyneg Shabes poursuit le travail de du groupe survécurent (littéralement “joie du Ringelblum. Il éclaire les à la guerre. Tous les autres sabbat”), ou du moins matériaux bruts rassemblés furent tués dans les une partie des documents par Oyneg Shabes, prend chambres à gaz ou abattus. collectés avec une ténacité soin de les remettre dans Mais, conclut Kassow, héroïque par la cinquantaine un contexte historique plus leur “héritage, celui d’Oyneg d’hommes et de femmes large pour en extraire toute Shabes, demeure”. Elisabeth Philippe fédérés, au sein du la puissance d’évocation, ghetto, autour d’Emanuel si bien que son livre permet Qui écrira notre histoire ? Ringelblum. une compréhension – Les Archives secrètes du Avant la guerre déjà, profonde, presque intime ghetto de Varsovie de Samuel cet historien était mû par la de la vie dans le plus grand D. Kassow (Grasset), traduit conviction qu’il appartenait ghetto juif de la Seconde de l’anglais (Etats-Unis) aux Juifs d’écrire leur Guerre mondiale. par Pierre-Emmanuel Dauzat, histoire. Pas à leurs Les membres d’Oyneg 608 pages, 25 € bourreaux. Son idée s’est Shabes – hommes d’affaires, imposée avec la force d’une artisans pauvres, rabbins, loi sacrée alors qu’il était intellectuels… – se sont enfermé dans le ghetto attachés aux moindres dès novembre 1940, comme détails, décrivant les comités les 380 000 Juifs de Varsovie. d’immeubles, la soupe Les Juifs devaient témoigner, populaire, la contrebande, de leur vivant et du cœur les camps de travail, des événements, de cette la corruption et jusqu’au persécution inédite par goût pour les bottes

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On donne un air de vacances à la rentrée littéraire en filant en Provence pour les Correspondances de Manosque. L’occasion de rencontrer la crème de la littérature contemporaine : François Beaune, Dinaw Mengestu…

mercredi 21

Du 21 au 25 septembre, www.correspondances-manosque.org

On se téléporte à Los Angeles à l’occasion d’une rencontre avec Jean Rolin, auteur du Ravissement de Britney Spears, dérive à la fois cocasse, noire et pop dans les bas-fonds de L. A. sur les traces de l’icône trash.

jeudi 22

à venir William T. Vollmann Le Grand Partout (Actes Sud)

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19 h, L’Arbre à lettres-Mouffetard, Paris V , www.arbrealettres.com

On philosophe avec Hélène Cixous, on débat de la psychanalyse avec Elisabeth Roudinesco, on passe la nuit avec Proust ou, si l’on est plutôt crypto-situ, on rend hommage à Guy Debord, dans le cadre des Bibliothèques idéales, à Strasbourg, jusqu’au 25 septembre.

Britney Spears

vendredi 23

www.bibliotheques-ideales.strasbourg.eu

On voyage entre le Yiddishland disparu et Israël avec David Grossman, auteur du très beau Une femme fuyant l’annonce, et Gilles Rozier qui vient de publier D’un pays sans amour, tous deux invités des Liaisons heureuses (France Inter, 15 h 05). Puis, retour au “pays natal” avec une nuit spéciale Aimé Césaire sur France Culture. De 1 h à 6 h 30, une série d’émissions consacrées au poète martiniquais, chantre de la négritude.

Gilles Rozier

On n’a pas peur de Virginia Woolf et on se plonge avec délice dans la biographie – en VO – que lui consacre Alexandra Harris, un beau livre richement illustré qui replace l’œuvre de l’écrivaine dans son contexte historique et interroge son héritage.

dimanche 25

Virginia Woolf (Thames & Hudson), 192 pages, 25 €

lundi 26

On suit les tribulations de Marc, la cinquantaine, prof d’écriture de scénarios à la fac, dans Incidences, polar radical signé Philippe Djian, qui sort en poche (Folio, 256 p., 6,80 €). Un beau matin, le héros se réveille aux côtés du cadavre d’une de ses étudiantes. Noir et ironique.

On réécrit la légende – noire ou dorée – de trois icônes : avec Simon Liberati auteur de Jayne Mansfield 1967, Lydie Salvayre qui rend hommage à Jimi Hendrix dans Hymne et Jean-Jacques Bonvin pour Ballast, une évocation de Neal Cassidy.

mardi 27

19 h 30, Villa Gillet à Lyon, www.villagillet.net

Roberto Frankenberg

samedi 24

On le sait non seulement prolixe mais accouchant à chaque fois de livres monstres. Le Grand Partout, publié aux Etats-Unis en 2008, paraîtra modeste par rapport aux sommes que sont les volumes de son Livre des violences. Composé de courts chapitres et de photos, Le Grand Partout est le récit d’un périple à travers les Etats-Unis, à la recherche de ses mythes fondateurs. Sortie le 5 octobre

Marilyn Monroe et Ben Hecht Confession inachevée (Robert Laffont) ; Norman Mailer Mémoires imaginaires de Marilyn (Pavillons poche/Robert Laffont) “Oui, il y avait quelque chose de spécial chez moi, et je savais ce que c’était. J’étais le genre de filles qu’on retrouve morte dans une chambre minable, un flacon de somnifères vide à la main.” D’où viennent ces phrases célèbres (et visionnaires) de Marilyn ? Elles sont tirées d’un livre oublié, écrit en collaboration avec le célèbre scénariste Ben Hecht : Confession inachevée est sorti en 1974, avec des photos de Milton H. Greene, et ressortira en France en octobre. Une plongée touchante dans l’enfance et les débuts d’une fille double, mi-Marilyn, mi-Norma Jean, pour qui la réussite à Hollywood fut un long combat parsemé de dèche, de larmes et d’humiliations. Mais aussi d’humour : l’histoire d’une gamine confrontée à l’absurdité d’Hollywood, des hommes, de la vie tout simplement. Cette sortie sera accompagnée de la réédition du roman que Mailer consacra à l’icône en 1982. Sortie le 17 octobre

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David Blot/ Jérémie Royer Yesterday – tome 1 Manolosanctis, 64 p., 14,50 €

en un rien de temps Le très ingénieux Marc-Antoine Mathieu livre un polar d’une belle habileté formelle.

 L

’histoire de 3” se déroule sur une période… de trois secondes. Dans ce court laps de temps, il s’en passe des choses : meurtre, explosion d’avion, accident de mobylette, tricherie dans un match de foot… L’auteur construit une intrigue policière à partir de ces incidents, tous liés. Mais ils sont avant tout des prétextes que Marc-Antoine Mathieu, habitué de la mise en abyme et du labyrinthe borgésien, utilise pour intensifier ses expérimentations formelles. En un véritable tour de force, il tisse son récit à travers d’habiles jeux de miroirs et un zoom ininterrompu sur des reflets successifs d’objet en objet. Loin de ne prendre que trois secondes, la lecture de 3” nécessite de s’attarder sur les images pour comprendre l’enchaînement des faits. Il faut habituer l’œil à plonger dans le dessin minutieux et précis, à aller fouiller dans les détails grossissant et s’enchaînant au fil des cases – il faudrait presque se munir d’une loupe et d’un miroir. Les retours en arrière s’imposent

également, pour tenter de recomposer certaines scènes, de saisir une information échappée à la vigilance. C’est donc à un exigeant travail de détective que convie l’auteur. L’attention est d’autant plus sollicitée que Marc-Antoine Mathieu truffe son récit d’indices minuscules mais aussi de faux-semblants, de fausses pistes, de faux moments clés, qui le rendent follement ludique. Il s’amuse avec les mots (les noms des personnages sont tous des anagrammes d’Eric Cantona, l’intitulé d’une exposition d’art est Reflection Works, qui peut signifier “Jeux de reflets” mais aussi “La réflexion, ça marche”). Il joue également sur les conventions en faisant de personnages secondaires et de bibelots anodins, qui n’ont aucun rôle dans la machination, des supports indispensables de la narration. Il est difficile d’être sûr que l’histoire que l’on a lue, ou plutôt interprétée, est bien celle que Marc-Antoine Mathieu a imaginée. Des questions restent en suspens, des indices se cachent peut-être toujours. Par son ingéniosité (qui rappelle celle de Greg Shaw dans Travelling Square District, polar respectant une unité de lieu), Marc-Antoine Mathieu a avant tout réussi le pari d’aiguiser l’imagination et la perspicacité tout en créant un récit graphiquement captivant. Anne-Claire Norot

Drôle d’uchronie avec les Beatles en bande-son. Yesterday, malgré son titre et sa couverture rappelant celle de Please Please Me, n’est pas une énième biographie des Beatles. Pourtant, l’héritage des Fab Four est au centre de cette drôle d’uchronie. Né à Paris en 1980, John Duval part à 23 ans vivre à New York. Victime d’une faille temporelle, il se réveille dès le lendemain de son arrivée dans le Brooklyn de 1960 et doit s’adapter à la vie des sixties tout en composant avec sa connaissance du futur. Le thème du retour dans le passé est un procédé récurrent en SF, et souvent le héros s’en sort en pariant sur l’issue d’événements qu’il a déjà vécus. Ici, l’idée du scénariste David Blot – déjà au scénario du remarquable Chant de la machine avec Mathias Cousin, réédité cet été – est malicieuse : connaissant toutes les chansons des Beatles – encore non écrites en 1960 –, John se les approprie et, avec son propre groupe, devient célèbre à leur place. Malgré son dessin un peu statique qui confère au récit une paradoxale sensation d’intemporalité, Yesterday est une réjouissante relecture du mythe Beatles. A.-C. N.

3” (Delcourt), 80 pages, 14,95 € 110 les inrockuptibles 21.09.2011

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Michael Schmelling

quitter la ville Dans Neutral Hero, Richard Maxwell met en scène avec un humour décalé les obsessions et angoisses d’une Amérique déboussolée.

première Micro chorégraphie Pierre Rigal Le chorégraphe toulousain met en scène le rock avec les furieux de Moon Pallas. “Un opéra microscopique qui met en scène des créatures prémusicales”, résume Pierre Rigal. Et c’est vrai qu’une fois les amplis branchés, ouverture magistrale, le laboratoire de sons s’affole. Electrique ! du 26 septembre au 16 octobre au TGP Saint-Denis, tél. 01 48 13 70 00, www.theatregerardphilipe.org

réservez Latitudes Lille/Bruxelles Festival transfrontalier, à cheval entre Lille et Bruxelles, Latitudes s’annonce comme une “affaire de questionnements et de remises en cause”. Avec une programmation pointue et alléchante : Gaëtan Bulourde, Mathilde Monnier, Anna Krzystek, Marie-Caroline Hominal, Daniel Linehan, Alain Buffard, Olga De Soto, François Chaignaud et Cecilia Bengolea. du 27 septembre au 6 octobre aux Halles de Schaerbeek, Bruxelles, www.latitudescontemporaines.com



l y a plusieurs façons d’entrer dans une ville, comme il y a plusieurs façons d’entrer dans une histoire. Celui qui assiste à Neutral Hero, nouveau spectacle du New-Yorkais Richard Maxwell, découvre un plateau quasi nu à l’exception d’une douzaine de chaises sagement alignées. Peu à peu des hommes et des femmes vont les occuper. Le premier lit dans un journal quelque chose qui ressemble à des horaires de bus. Un autre décrit la météo. Tout ça est assez impersonnel. Même s’il y a cet indice révélateur des horaires de bus. Comme si on abordait la ville par ce qui permet de la quitter – de la fuir ? Mais aussi depuis le ciel, par une vue plongeante qui se resserre en une description objective et richement détaillée d’un paysage urbain. On ne peut se défaire de l’impression que cette ville anonyme existe comme une entité plantée au milieu de nulle part. Du coup, le “gorgeous America” entonné en chœur par les comédiens aurait presque des accents ironiques. Et si l’Amérique n’était au fond qu’une vaste fiction ? La question n’est pas si absurde. L’Amérique est un rêve, semblent dire les personnages de ce spectacle. Le drame qu’ils interprètent ne se joue pas seulement face au public ; il se joue aussi et peut-être d’abord pour eux-mêmes. Le héros est un jeune Afro-Américain dont la mère est blanche et le père noir. Ce dernier a abandonné le foyer familial. Bientôt le fils

et si l’Amérique n’était au fond qu’une vaste fiction ?

s’en va à son tour. Il quitte la ville. Affronte plusieurs épreuves. Croise une série de personnages. Et finit par perdre complètement ses points de repères. Ne sachant plus qui il est, il erre dans un monde fantomatique. Même si tout cela est interprété avec une certaine distance, comme si le héros rejouait un rituel avec et face à ses partenaires, on sent affleurer un fond d’angoisse. “Je veux avoir de nouveau des sentiments”, dit-il comme si on l’avait dépouillé de lui-même. On n’est pas loin d’une thérapie de groupe. Ponctué de chants accompagnés à la guitare et au banjo dans un style qui rappelle la musique de Sufjan Stevens, ce spectacle plonge non sans ironie dans la psyché américaine. On y retrouve ce besoin typique de toujours se justifier ainsi que l’obsession de la confiance en soi. Comme si le rêve américain était toujours prêt à basculer dans le cauchemar. L’Amérique, inaccessible, souterraine, toujours ailleurs. Maxwell sonde l’identité nécessairement composite de son pays par le détour du neutre. Obsédé par le passé – la guerre civile, les émeutes raciales, les attentats du 11 Septembre –, il met à profit les moyens du théâtre pour tenter de comprendre ce que ça signifie aujourd’hui d’être américain. Hugues Le Tanneur Neutral Hero de et par Richard Maxwell, du 21 au 25 septembre au Centre Pompidou, Paris IVe, le 28 septembre au Théâtre de l’Agora, Evry, dans le cadre du Festival d’automne à Paris. Ads de et par Richard Maxwell, le 8 octobre à La Friche La Belle de Mai, Marseille www.lafriche.org

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Laurent Paillier/Photosdedanse.com

White Spirit par Sylvia Hillard

en solo Quatre solistes, trois compositeurs et quelques bouilloires embrasent Royaumont. border la rentrée – plus quelques fumerolles – chorégraphique inédit. Surtout, Lucie à rebours est un Eidenbenz y déploie son exercice délicieux. corps, pieds contre le mur, Ainsi, loin du tumulte souvent la tête renversée parisien, on s’aventurait dans un savant assemblage du côté de l’abbaye de célébrant la métamorphose Royaumont le temps d’un tel un insecte blond pris parcours dansé, Des soli au piège de l’eau bouillante. et des lieux. Dans l’histoire Née au Lesotho, de la danse, le solo tient croisant Mathilde Monnier une place à part avec son à Montpellier, basée en interprète à la fois face à Suisse, cette jeune artiste lui-même autant que face sidère par la force de au public. Sur la corde raide son propos. Origami vivant pour tout dire. Un lieu qui se plie sous nos yeux, comme Royaumont dédié elle impose une signature, entre autres à la création la sienne. contemporaine – musique, Dans la foulée, soit la danse – en est l’écrin galerie nord avec vue sur parfait. le parc, c’est Sylvia Hillard Dans la salle des qui présentait White Spirit charpentes, Lucie Eidenbenz sur une création sonore recevait pour un soir : de Jean-François Laporte : The Boiling Point, créé avec cette jeune danseuse le musicien Daniel Zea, doublée d’une graphiste offre le spectacle d’une détache sa silhouette fragile foule de bouilloires sur un fond de pierres. en action qui créent un Ballon blanc en bouche, environnement sonore cachant son visage, elle

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s’invente un autre corps, comme dessiné. L’exercice tire un peu à la ligne jusqu’au finale, de profil, qui la voit se détacher comme une abstraction du mouvement. En écho, la partition de Laporte, très rythmique, souvent affolante dans ses graves, crée atour de la soliste une bulle sonore. Dans Kraft de Virginie Garcia, la musique de Fernando Garnero jouée live par Hélène Colombotti a pris le dessus sur la danse : une gestuelle de petit soldat, du papier kraft dans lequel s’enroule Virginie Garcia, hommage involontaire à Anna Halprin ! Sous les charpentes, Kevin Jean, en silence, donnait La 36e Chambre. Danseur hors norme, il a côtoyé Odile Duboc et suivi Transforme, programme de recherche et de composition chorégraphique de Royaumont initié par Myriam Gourfink. Dans ce solo, simplement suspendu à une corde, les pieds enserrés dans des boucles, Jean concilie lâcher-prise et microgeste pour un éloge de la lenteur. Sa joue caresse le sol, ses chevilles s’activent par petits tremblements. Et le spectateur, 22 minutes durant, de rester fasciné par cet interprète dans le vide de la vie. Royaumont proposera d’autres week-ends en cet automne autour de John Cage, du slameur Mike Ladd ou de l’orgue et de la kora. Une invitation à l’évasion. Philippe Noisette Des soli et des lieux Fondation Royaumont à Asnières-sur-Oise, compte rendu, www.royaumont.com 21.09.2011 les inrockuptibles 113

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Jonathan Binet, Dialogue de sourd (2011), courtesy Gaudel de Stampa. P hoto Aurelien Mole

extension du domaine de la peinture vernissages underground Cyprien Gaillard, prix Marcel Duchamp 2010, la bombe de la rentrée (lire p. 54). jusqu’au 9 janvier 2012 au Centre Pompidou, Paris IVe, www.centrepompidou.fr

commonground Le Centre culturel suisse fait peau neuve : Silvia Bonvicini refait la moquette (jusqu’au 30 octobre) et les frères Chapuisat posent leurs sculptures brise-lames (jusqu’au 18 décembre). Centre culturel suisse Paris IVe, www.ccsparis.com

background Une 21e édition autour des notions de rituels et de totems dans l’art. Parmi les artistes invités : Karla Black, Isa Genzken, Klara Lidén, Mark Leckey ou Sarah Tritz. Le Printemps de septembre jusqu’au 16 octobre à Toulouse, www.printempsdeseptembre.com

playground Comme de nombreux artistes venus de l’Est, le Roumain Ciprian Muresan s’empare de l’histoire postsoviétique et des mutations politiques et culturelles qu’il décortique et recontextualise. Recycled Playground jusqu’au 31 décembre, www.frac-champagneardenne.org

Le jeune Jonathan Binet met l’accent sur les intervalles entre l’œuvre et l’espace d’exposition. Espiègle.



ans la catégorie des tableaux biscornus, où la peinture se réduit à des petites traces pas très nettes sur une toile qui ne l’est pas davantage, il va désormais falloir compter avec les œuvres de Jonathan Binet. Qui impriment à ce genre d’extensions du domaine de la peinture, où le résultat à la surface importe moins que le processus qui l’a engendré, une forme à la fois physique et contemplative. Le corps de l’artiste est ainsi la mesure de cette toile contre laquelle il s’est appuyé auparavant pour tracer le contour de sa silhouette d’un seul trait de bombe violette. Le format en trapèze du tableau et la ligne maladroite sont dictés par les conditions acrobatiques de leur réalisation. Pour une pièce plus ancienne (de quelques mois seulement, Jonathan Binet a fini les beaux-arts de Paris l’an dernier), il avait peint tout en haut d’un mur une ligne en pointillés, à petits coups de pinceaux, et en sautant. Mais cette ligne avait sa parallèle, faite, elle, des traces de pieds qu’il avait laissées en prenant appui sur le mur. L’œuvre tient donc à l’élan pris par l’artiste, à son volontarisme, à une espèce de moto qui dirait “je me lance tête la première”. L’accrochage choisit d’ailleurs d’être savamment cafouilleux : en haut, en bas,

une peinture menteuse, qui sait déjouer sa propre logique conceptuelle

dans les angles morts, les tableaux reposent parfois en équilibre sur une espèce de plinthe qui va serpenter et conduire à une ligne bombée tout le long du mur. Le liant entre les œuvres, le blanc de la galerie, les intervalles, les décrochages comptent à part entière. De même que les clous, les chevilles, les fils, la ligne bleue laissée par le cordex. Soit tout ce qui arrime l’œuvre à l’espace d’exposition, mais disparaît d’ordinaire derrière ou sous elle, passe ici au premier plan. Jonathan Binet, régisseur pendant ses études, ménage à travers cette expo en dessus-dessous et à tiroirs un drôle de suspens. Ainsi cette toile qui arbore une grosse bosse doit sûrement cacher une bombe de peinture puisque c’est ce que l’artiste avait fait récemment : caler un spray entre le châssis et la toile, puis laisser la bombe aérosol se vider et imprégner la surface. Sauf que là, si le tableau présente bien une vilaine grosseur qui lui tend la peau, et de méchantes dégoulinures, il n’y a derrière qu’un leurre révélé par le titre, qui fait allusion à Pinocchio. Peinture menteuse donc, qui sait déjouer sa propre logique conceptuelle. Peinture pas fiable, qui fait mine de résulter d’un processus de production déjà éprouvé. Peinture cachottière. Judicaël Lavrador Les Mains dans les poches, pleines jusqu’au 29 octobre à la galerie Gaudel de Stampa, 3, rue des Vaucouleurs, Paris XXe, tél. 01 40 21 37 38, www. gaudeldestampa.fr

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Pierre Huyghe, Umwelt (2011), vue d’installation, courtesy Esther Schipper, Berlin. Photo Andrea Rossetti

Jonathan Binet, Dialogue de sourd (2011), courtesy Gaudel de Stampa. P hoto Aurelien Mole

this situation J’ai testé pour vous l’exposition de Pierre Huyghe à Berlin. Un événement. ous êtes annoncé : ainsi “exposée”, votre nom vos questions, le galeriste postée devant lancé comme un objet est victime d’un sale rhume, la porte de la galerie physique dans l’espace vide l’artiste lui ayant fait Esther Schipper, de la galerie. inoculer le virus de la une personne vous demande Vide en apparence : grippe (Influenced, 2011). d’abord votre nom. Et tout car à y regarder de plus Vous vous en souviendrez en vous laissant entrer, près, on aperçoit le long deux jours plus tard. elle le proclame soudain des murs, au sol, près Pourquoi faire d’Influants haut et fort, à la façon d’un radiateur ou dans un événement artistique ? des majordomes qui un angle, des araignées et D’abord parce que ça prend annonçaient autrefois des fourmis (Umwelt, 2011). à rebours tout un paysage l’entrée du baron de Machin Deux fourmilières ont été artistique largement gagné et de la marquise de incrustées dans un faux mur, par le marché, le showTrucmuche. Ça commence et partout ailleurs c’est une room et les expos-ventes. donc par ce vieux rituel cinquantaine d’araignées, Abonné aux productions de la noblesse que Pierre dont pas mal de “faucheux” lourdes, à l’image de son Huyghe réemprunte et dont avec leurs longues pattes dernier grand projet, il fait une œuvre inaugurale effilées, qui se promènent The Host and the Cloud, (Name Announcer, 2011). dans l’espace. Au fond, montré l’an dernier à Paris, On songe inévitablement c’est à ces deux espèces Pierre Huyghe se surprend aux performances conçues animales que votre nom ici lui-même, faisant œuvre par Tino Sehgal, et par a été annoncé, c’est avec avec une radicale économie exemple à celle qu’il elles que l’on vous invite de moyens et touchant à présentait cet été à Avignon, à cohabiter le temps d’une la grâce avec une poignée au titre manifeste : This exposition. Vous arpentez de fourmis et d’araignées, Situation. Car c’est bien de les lieux à votre tour, en soit presque rien. Et l’on cela qu’il s’agit, et peut-être faisant bien attention à ne participe à l’essence même même n’a-t-il jamais été pas écraser vos minuscules de son travail : un art, non question d’autre chose colocataires. La galerie plus de l’exposition, mais chez Pierre Huyghe. Drôle tout entière est devenue un de la situation. Jean-Max Colard de situation, cela dit : si laboratoire, un écosystème, les visiteurs déjà présents le white cube d’une Influants jusqu’au 22 octobre vous accueillent en souriant, expérience dont vous êtes à la galerie Esther Schipper, c’est vous qui êtes étonné, l’un des agents. Pas le seul : Berlin gêné de voir votre identité www.estherschipper.com invité à répondre à toutes

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où est le cool cette semaine ? par Laurent Laporte et Marc Beaugé

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James Whitmore

dans un vieux pull cricket, surtout s’il est orné de liserés marine et rouges

de moins en moins dans ce type de photo de mode éthéré au Polaroid

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chez ce gamin-là, sosie de Thierry Henry jeune, mannequin du moment de la marque new-yorkaise Supreme

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dans les anses en cuir de ce sac à dos Mismo

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dans la patine du cuir de ces chaussures, beaucoup plus que dans l’absence de chaussettes

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partout dans cette image, issue du lookbook de la créatrice russe Ulyana Sergeenko

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lire le monde S’inspirant de modèles mythiques comme le New Yorker, Feuilleton, jeune revue littéraire créée par un éditeur de 25 ans, Adrien Bosc, séduit par la richesse de ses textes et l’élégance de sa maquette. Un saisissant point de vue sur le monde.

 L

orsqu’on choisit de décrire la réalité, il faut s’attendre à ce que l’écriture puisse l’influencer.” C’est sous l’égide de la grande figure du journalisme littéraire Ryszard Kapuscinski que Feuilleton se lance dans le grand bain des revues en vue. Du reportage au long cours à l’enquête, de la nouvelle littéraire à l’infographie pédagogique, la revue s’inscrit dans la tradition anglo-saxonne du “journalisme narratif”, dont quelques récentes publications tentent de capter l’héritage en France. De XXI, pionnière en la matière, lancée en 2008 par Laurent Beccaria et Patrick de Saint-Exupéry, à Uzbek et Rica, plusieurs revues réactivent dans le paysage journalistique hexagonal cette démarche à contre-courant des diktats de la presse magazine dominante (les papiers courts, les rubriquages rigides, les codes iconographiques obligés…). Entre livre et magazine, les 256 pages de Feuilleton prolongent cette nouvelle tendance d’un journalisme détaché des contingences du hard news et rattaché aux origines : l’art du récit. Un art qui paradoxalement nourrit ce qu’on appelle souvent le “nouveau journalisme”. Pour son fondateur Adrien Bosc, 25 ans, la promesse de la revue tient dans cette volonté de se positionner

“à rebours”de la presse d’actualité, tout en portant sur le monde d’aujourd’hui un regard acéré, collé au réel et à ses multiples paysages. Sur les traces du New Yorker, de Vanity Fair ou de Gazeta Wyborcza, Feuilleton rivalise dès son premier numéro avec l’excellence de ses modèles. Passionnante de bout en bout, ménageant les effets de surprise à chaque fin de papier, échappant à toute règle préétablie pour lui substituer le seul principe du plaisir de lire, la revue tire sa cohérence de son éclatement, sa richesse de son effet de dilatation. Aucun des articles ne ressemble à un autre ni ne fait de l’ombre au suivant, tous forment par leur assemblage subtil un projet éditorial global, nourri à la fois de textes étrangers traduits pour la revue et de récits originaux. Ce n’est peut-être pas un hasard si la rédaction en chef de Feuilleton a été confiée par le jeune fondateur Adrien Bosc à un éditeur, Gérard Berréby – 61 ans, patron des éditions Allia –, auprès duquel il fit ses premiers pas dans l’édition. Passeur historique du journalisme anglo-saxon, avec ses publications d’auteurs comme Mark Seal, Charles C. Mann, David Grann…), Gérard Berréby a pris au sérieux la proposition de son jeune protégé : “Il voulait s’amuser”, confirme Adrien Bosc.

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au poste

c’est plus le 20 heures La grand-messe cathodique du dîner familial appartient au passé. Tant mieux !

Outre l’originale inversion générationnelle, cette organisation éditoriale atteste d’un parti pris journalistique indexé sur la valeur littéraire. Cet engagement s’incarne ici dans les textes d’écrivains contemporains comme Jonathan Franzen, auteur d’une nouvelle sur la décomposition d’un couple entre Paris et New York, mais aussi de Nicolaï Lilin, qui revient sur son expérience de la guerre en Tchétchénie, ou de Daniel Mendelsohn explorant les arcanes de la bibliothèque du Vatican. Feuilleton exhume par ailleurs le travail inédit d’auteurs anciens, comme ce texte curieux de George Orwell, écrit en 1946, comparant le prix des livres et celui des cigarettes. Une autre figure légendaire, J. D. Salinger, fait l’objet d’un remarquable travail biographique de la part de Kenneth Slawenski qui mesure l’impact de la Seconde Guerre mondiale sur l’invention de son personnage Holden Caulfield. Outre cet espace réservé à de grands écrivains, la dimension littéraire se déploie dans les textes de journalistes. La formidable et longue enquête (40 pages) de David Samuels, célèbre plume du New Yorker, sur les Pink Panthers, braqueurs de bijouteries de luxe du Monténégro, et en arrière-fond sur les désordres politiques en ex-Yougoslavie, confère à la revue ce souffle romanesque mêlé au goût du réel. Un goût que l’on retrouve dans le reportage de William Langewiesche, reporter de Vanity Fair, sur un crash aérien en Amazonie ; dans celui, écrit en 1989 par un autre reporter de Vanity Fair, Michael Lewis, qui à mi-chemin de la fiction et de la réalité, mesure les risques d’un séisme à Tokyo ; ou dans plusieurs enquêtes sur l’Afghanistan d’aujourd’hui,

un journalisme détaché des contingences du “hard news” et rattaché aux origines : l’art du récit rédigées par Anne Nivat, Dexter Filkins et Michael Hastings. Chaque texte, quelle que soit sa nature, est accompagné de bibliographies et d’informations complémentaires, dans un souci d’éclaircissement et d’élargissement. Graphiquement, la revue séduit par un mélange de sobriété (ligne claire) et de densité (système graphique intégrant des illustrations magnifiques), à l’image de sa belle couverture confiée à l’illustrateur anglais Mike Lemanski (qui collabore à Vice, Monocle, Fortune…). Objet précieux, Feuilleton ne se vendra qu’en librairie, sur le modèle économique de XXI. Diffusée par le Seuil, la revue est éditée par les Editions du sous-sol, dirigées par le même Adrien Bosc, qui viennent de publier le premier livre, American Ground, écrit par William Langewiesche (une enquête sur Ground Zero). Avec quelques actionnaires minoritaires, comme Pierre Bergé, Olivier Diaz, Gérard Berréby et Victor Robert, Adrien Bosc espère profiter de ce nouveau marché des revues, en tirant le premier numéro à 20 000 exemplaires. Quatre numéros par an sont prévus : le prochain, en janvier, proposera entre autres une nouvelle inédite de Don DeLillo. Dès son premier épisode, le feuilleton nous accroche déjà. Jean-Marie Durand Feuilleton revue de 256 pages, 15 €, en vente en librairie

20 heures, l’heure fatidique à la télé. Si l’artiste Christian Marclay, dans son installation magnétique The Clock, s’était penché sur l’histoire de la télé, il aurait probablement mesuré l’effet de tension qui s’empare de toutes les chaînes de télé à ce carrefour stratégique. Les audiences sont alors censées atteindre leur point culminant, et le fantasme des familles réunies devant leur poste domine la doxa télévisuelle depuis des décennies. Longtemps associée au motif de la messe, le journal de 20 heures a pourtant largement perdu de sa puissance d’attraction sur ses ouailles. L’information télévisée s’est désacralisée à cause de l’élargissement de son champ d’action (sites, chaînes d’info…) et ne fait plus événement, en dépit des efforts parfois déployés pour renouveler une parole trop aseptisée. Face à ce décrochage d’avec l’info du dîner (25 % de parts d’audience sur TF1, 19 % sur France 2, en gros) – une rupture dans l’histoire de la télé –, les chaînes ont compris leur intérêt à investir d’autres espaces de programmation, ce que Canal+ avait anticipé il y a quinze ans avec l’émission prophétique C’est pas le 20 heures. M6 cartonne avec sa série comique et souvent poussive Scènes de ménages, Canal+ a mis sur orbite Yann Barthès et son Petit Journal devenu grand, France 5 tente le pari d’une offre culturelle avec le tout nouveau rendez-vous animé par Laurent Goumarre… Le modèle figé du téléspectateur collé aux grands titres institutionnels du jour a vécu. La perte du désir du journal télé en a créé un autre : celui de moments qui détachent des contingences, déconstruisent la mécanique de la communication politique, ouvrent vers des horizons plus créatifs. A 20 heures, tout fout le camp : c’est une bonne nouvelle.

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Canal+

la vie secrète d’un jeune Avec les chroniques hilarantes d’un mec ordinaire, racontées en une minute trente chaque jour sur Canal+, les auteurs de Bref font l’événement de la rentrée télé.

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ans la masse parfois indigeste des programmes de rentrée – longs, interminables, vains, futiles, au choix –, il en est un qui se distingue nettement – court, dense, pertinent, audacieux : Bref. Un programme quotidien d’une minute et demie racontant “les chroniques extraordinaires d’un mec ordinaire” dans Le Grand Journal. Il aura suffi d’à peine quelques jours pour que les réseaux sociaux consacrent Bref comme la seule réussite de l’émission de rentrée de Michel Denisot. Déjà 500 000 amis sur Facebook, des retours flatteurs un peu partout,

l’air de rien, Bref a la force d’un témoignage sociologique sur le réel du trentenaire désabusé

le buzz est assuré. Si l’effet de curiosité de l’émission tient en partie au vide télévisuel environnant, Bref a pour elle d’inventer un ton et une écriture télévisuelle à partir d’un motif ténu et tout sauf original : les affres d’un jeune homme dont le cadre de vie se résume essentiellement à un studio en bordel. Le récit du programme court se réduit d’abord à l’idée d’habiter l’espace. Le tour de force de Bref tient à la contrainte spatiale qui détermine l’écriture. Le héros de la série (Kyan Khojandi) passe tout son temps sur son lit et devant son ordinateur, les objets obsessionnels d’un quotidien en mal de vibrations. C’est là qu’il prépare ses rendez-vous, répète un entretien d’embauche, drague des filles sur Facebook, se masturbe à l’envi, reçoit ses amis… C’est dans cet antre

de la jeunesse déconfite, une grotte secrète, qu’il imagine les scénarios possibles d’une vie extérieure et exaltante, et pourtant toujours décevante. C’est moins la figure du loser contemporain que Bref dessine que celle du combattant désinvolte de l’impossible réussite, auquel il est socialement tenu. L’air de rien, par le goût des détails anodins, par le sens du raccourci sociologique, Bref a la force d’un témoignage ludique sur le réel du trentenaire désabusé. Chaque épisode décline une histoire précise, cohérente, bouclée, où de l’amorce à la chute, les pensées du héros fusent et se perdent dans un hilarant fiasco. “Bref, j’ai passé un entretien d’embauche”, “bref, j’ai fait un repas de famille”, “bref, j’ai traîné sur internet”, “bref, je remets tout à demain”, “bref, j’ai dragué

cette fille”, “bref, je me suis préparé pour un rendezvous”… écrite et réalisée par deux jeunes comédiens, Kyan Khojandi et Bruno “Navo” Muschio, produite par Harry Tordjman, Bref prolonge la longue tradition des programmes courts de Canal+ qui visent à raconter, via le registre de la fiction comique, les dérives du monde contemporain (comme Le Bidule, diffusée en 2000, où des personnages racontaient aussi leur désarroi, sur un mode plus politique). La densité de l’écriture des auteurs de Bref, serrée, ciselée, ultraspeed, et la réalisation habile, centrée sur des personnages filmés comme des animaux en cage, mettent sous tension le téléspectateur, happé par ces microfictions qui abritent les travers de leur temps. Pas besoin de faire plus long, tout est dit. Bref, on regarde. Jean-Marie Durand

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Julien Lutt / Storybox Photo / Europe 1

David Abiker, Guy Birenbaum et Laurent Guimier, “twittos” de choc

têtes à clics Des clics et des claques, sur Europe 1, veut se faire l’écho du web. Au risque de n’être qu’un buzzodrome.

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i les chroniques sur le net se sont multipliées à la radio, le sujet n’avait pas encore fait l’objet d’une émission à part entière. C’est chose faite avec Des clics et des claques, sorte d’extension radiophonique de la twittosphère, présentée depuis le 23 août par Laurent Guimier (directeur des sites d’info de Lagardère) avec ses chroniqueurs David Abiker et Guy Birenbaum sur Europe 1. Parmi les intervenants, on reconnaîtra en effet les “twittos” les plus connus du réseau. L’originalité de l’émission consiste à ne pas parler exclusivement “ du net” comme d’une sorte de pré carré fermé, mais de prendre sa température et de traiter des sujets d’actualité dont il bruisse. D’où aussi le malentendu avec certains internautes qui y voient davantage une émission surfant péniblement sur les buzz du moment plutôt qu’un vrai magazine sur les innovations du net dans le traitement de l’actu. Pour Europe 1, qui comme les autres radios voit son auditeur moyen vieillir, l’enjeu est surtout de faire dialoguer les générations, de ceux qui ne connaissent rien aux réseaux sociaux aux twittos les plus acharnés. La jonction se fait donc à travers le choix des thèmes tirés de l’actualité récente qui

le choix des invités illustre cette envie de sortir internet de son carcan

offrent matière à débat à la fois via les classiques appels des auditeurs, mais aussi les réactions en direct sur Twitter, lues par des chroniqueurs, ou encore des bloggeurs ou journalistes invités. Guy Birenbaum : “On part du principe que tout intervenant a le potentiel pour venir débattre en studio. Ce qu’on veut faire, c’est ouvrir tous les tuyaux.” De fait, la diversité des opinions reflète bien ce mélange des gens et des genres : Laurent Joffrin, invité pour s’expliquer sur un tweet qui lui avait valu une avalanche de moqueries sur le net – “Qui vous autorise à me tutoyer ?” – s’est ainsi vu soutenu par certains auditeurs plus âgés qui partageaient son point de vue. De même pour Dominique Paillé, qui défendait à l’antenne le fait qu’il n’était pas essentiel pour un politique de parler anglais. Bref, refléter les tendances du web, mais aussi donner la parole à ceux qui ne le fréquentent pas et ouvrir le dialogue, tel pourrait être le pari de cette émission. Le choix des invités (politiques, journalistes, personnalités en tous genres) illustre cette envie de sortir internet de son carcan : “Tout le monde a un rapport avec internet, explique ainsi Laurent Guimier. Nous avons tous une existence numérique, volontaire ou involontaire et subie.” De quoi prouver à Benjamin Lancar (le président des Jeunes Pop) que non, internet n’est pas le rendez-vous de la gauchosphère. Marjorie Philibert Des clics et des claques Du lundi au jeudi sur Europe 1 de 20 h à 21 h 21.09.2011 les inrockuptibles 121

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spécial rentrée

Community, sur NBC

une semaine d’enfer La rentrée américaine bat son plein. De DSK inspirateur de New York, unité spéciale au retour de Boardwalk Empire, notre guide subjectif de la semaine.

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ercredi 21. Début de saison 3 pour The Middle et Modern Family (ABC), sitcoms pleines de fureur. La seule nouveauté du jour (Revenge, ABC) suit les pas d’une jeune femme venue régler des comptes sur les lieux de son enfance. Pas sûr que cette histoire dure très longtemps. Ses créateurs auraient peut-être dû en faire un film. Privilégions New York, unité spéciale (NBC), de retour pour une saison 13 sans le sexy Christopher Meloni, mais avec un épisode inspiré de l’affaire DSK – il sera question d’un haut dignitaire “italien” embringué dans une affaire de viol. Jeudi 22. Un vrai embouteillage. Côté nouveautés, mis à part le remake punchy de l’anglaise Prime Suspect sur NBC (lire ci-contre), c’est le jour du reboot a priori peu reluisant de Charlie’s Angels (ABC, avec tout de même notre chouchoute Minka Kelly, ex-Friday Night Lights) et surtout du nouveau carton annoncé produit par J. J. Abrams, Person of Interest. Une série d’anticipation dans la veine du grand film de Steven Spielberg, Minority Report, avec Michael Emerson (Ben Linus dans Lost). On en attend au moins autant que de la nouvelle saison de Community, comédie pop parfaite sur NBC. Sinon, revoilà The Office (Steve Carell est parti), tandis que Mentalist et Grey’s Anatomy, apparemment, existent encore.

Vendredi 23. Fringe (Fox), devenue vraiment grande au cours de sa troisième saison, s’est habituée au vendredi soir. Nous aussi. Samedi 24. Lecture. Sommeil ? Dimanche 25. Le soir de The Good Wife (CBS, saison 3), notre série de network préférée, et de Desperate Housewives (ABC), qui ouvre son ultime saison, la huitième. Pincement nostalgique pour tout le monde. A surveiller, l’arrivée des hôtesses de l’air sixties de Pan Am (ABC), dont fait partie l’incandescente Christina Ricci. Mais le gros morceau, c’est le premier épisode de la saison 2 de Boardwalk Empire, sur HBO. Cette série historique, située durant la prohibition à Atlantic City et créée par l’ex des Soprano Terence Winter, doit prendre de l’ampleur pour nous convaincre définitivement. C’est le moment ou jamais. La semaine prochaine, toujours sur HBO, How to Make it in America lèvera elle aussi le voile sur sa deuxième saison. Lundi 26. La nuit de tous les dangers pour la Fox, qui met à l’antenne la série la plus onéreuse de son histoire.

la Fox met à l’antenne “Terra Nova” la série la plus onéreuse de son histoire. Kitsch ou sublime, le suspense est total

Tournée en Australie, produite par Spielberg, Terra Nova envoie une famille d’humains à l’ère des dinosaures, et regorge d’effets spéciaux habituellement réservés au cinéma. A un moment où les grandes chaînes manquent d’idées, sous la pression du câble, un vrai pari qui pourrait transformer le paysage des séries. Mais il se pourrait aussi que tout le monde rigole. Kitsch ou sublime, le suspense est total. Dans un registre radicalement différent, la chaîne ado CW nous fait plaisir en réunissant de nouveau l’actrice Rachel Bilson et le scénariste/créateur Josh Schwartz, qui s’étaient quittés à la fin de la délicieuse The O. C. (Newport Beach en VF) en 2007. La série s’appelle Hart of Dixie (pas le meilleur titre de la saison, nous sommes d’accord) et superpose le mélo avec la série médicale. Le tout se passe dans le sud profond des EtatsUnis. A part ça, Gossip Girl entame déjà sa cinquième saison. Mardi 27. Repos avant des semaines à venir encombrées, entre le drame paranoïaque Homeland (Showtime, le 2 octobre) par un ancien de 24 heures…, le retour de Dr House (Fox, le 3 octobre), ou encore la première incursion de Gus Van Sant dans l’univers de la série télé avec le drame politique Boss (Starz, à partir du 21 octobre). Autant dire que la saison ne fait que commencer. Olivier Joyard

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brèves Sex and the City, le prequel C’était dans l’air, c’est désormais certain : la chaîne CW développe un prequel de notre série romantique préférée, adaptée d’un nouveau livre de Candace Bushnell Le Journal de Carrie. La bonne nouvelle ? Les très doués Josh Schwartz et Stephanie Savage (The O.C., Gossip Girl) prennent les commandes. Sarah Jessica Parker ne fait pas partie du projet.

Bob l’éponge, mauvais pour les enfants ?

focus

Prime Suspect, premier choix

Adaptation réussie d’une série anglaise nineties, avec Maria Bello en flic à chapeau. Le très agité Bob l’éponge ne série policière adaptée d’un serait un peu trop agité, format original anglais datant des y compris pour les enfants. années 90 et devenu depuis un Selon une étude menée par classique ? A priori, Prime the University of Virginia, Suspect (Suspect n° 1 en VF) cumule les Bob abrutirait les minots s’ils tares les plus évidentes de la télévision en regardent neuf minutes américaine majoritaire – manque à la suite à l’âge de 4 ans. d’originalité et absence de prise de risque. Et les adultes ? Sauf qu’à y regarder de plus près, sur la foi d’un pilote virevoltant et sec comme TF1/ Luc Besson, il faut, la réalité se révèle très différente. l’amour fou Loin des “séries à formule” classiques Dans la foulée de Canal+ et formatées, Prime Suspect, qui se passe (XIII, bientôt Borgia et Versailles) à New York, lorgne en pleine conscience et M6 (Le Transporteur), TF1 du côté des grandes anciennes. a décidé que l’avenir de la “Notre héroïne ne s’excuse de rien, elle est fiction française passerait par les fictions internationales le pendant féminin d’Andy Sipowicz, le bad en anglais. La chaîne a signé cop de NYPD Blue”, a expliqué la créatrice un accord de développement Alex Cunningham, qui sait de quoi elle avec EuropaCorp, le studio de parle puisqu’elle commencé sa carrière en Luc Besson, qui espère ainsi écrivant des épisodes de la série policière surpasser ses difficultés mythique de Steven Bochco et David Milch. financières. Aucun projet Depuis, elle s’était essayée à un tout autre concret n’a été annoncé. registre en tant que bras droit de Marc On n’est pas pressé. Cherry sur Desperate Housewives. Très vive et souvent spirituelle, l’écriture de Prime Suspect s’en ressent et évite les dialogues techniques, voire lourdauds, des cop dramas ordinaires. Maria Bello, revenue d’Urgences et d’A History of Violence de Cronenberg, The Event (Canal+, le 22 à 20 h 40) Annulée y incarne l’inspecteur Jane Timoney, une après une saison, The Event mérite le coup bourrasque faite femme dans un monde de d’œil pour son intrigue post-24 heures chrono mecs – Helen Mirren tenait le rôle dans la qui en fait une espèce en voie de disparition. Un peu anachronique mais pas nul du tout. version originale. Notre seul reproche ? Son Borsalino, pas vraiment seyant. Un détail, en somme. On espère que cette série Mildred Pierce (Orange Cinemax, âpre, soutenue bec et ongles par le nouveau le 24 à 20 h 40) Début de la diffusion de boss de NBC, Robert Greenblatt (venu de la l’adaptation par Todd Haynes du roman chaîne câblée Showtime), tiendra le choc de James M. Cain. La meilleure face à une concurrence diabolique – The minisérie de l’année, avec Kate Winslet. Mentalist et Private Practice. Pas gagné. O. J.

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agenda télé

Hung (Série Club, le 25 à 21 h) Six épisodes à la suite de Hung saison 1, sur un prostitué quadra déboussolé. Pour se souvenir qu’il existe encore des séries dramatiques discrètes et modestes sur HBO.

Prime Suspect. A partir du 22 septembre sur NBC et en 2012 sur Canal+. A lire : l’article “Un journal de travail” du scénariste John McNamara dans le hors-série Oh séries chéries ! des Inrocks, en kiosque le 21 septembre. 21.09.2011 les inrockuptibles 123

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émissions du 21 au 27 septembre

L’Aventure Greenpeace Documentaire de Thierry de Lestrade. Dimanche 25 septembre, 22 h 00, France 5

La saga de l’ONG symbole, qui fête ses 40 ans. Comment une petite association antinucléaire fondée à Vancouver en 1971 est-elle devenue la plus importante organisation écologique mondiale ? A l’occasion des 40 ans de Greenpeace, ce documentaire retrace ses luttes spectaculaires (notamment dans le domaine du nucléaire et de la protection des baleines) et donne la parole à ses membres. A la suite de ce documentaire rappelant son rôle pionnier dans la prise de conscience de la fragilité de notre écosystème, on s’interroge sur le statut de l’ONG aujourd’hui. En devenant un label célèbre, Greenpeace n’a-t-elle pas baissé la garde, ralenti son activisme ? V. O.

l’effondrement de la pyramide Panorama de la société égyptienne quelques mois avant que n’éclate la révolution : le feu couvait déjà.

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emarquable travail de la reporter Katia Jarjoura, qui a exploré méthodiquement plusieurs facettes de la société égyptienne à un moment où celle-ci était déjà en pleine ébullition, entre octobre et décembre 2010 – à la veille des élections législatives (une parodie de démocratie confisquée par Moubarak à son profit). Soit à peine un mois avant l’irrésistible raz-de-marée populaire qui a mis un terme au règne sans partage du raïs Hosni Moubarak et à la mainmise de son parti, le PND (Parti national démocrate), sur le pays. Rencontrant les leaders des principales tendances alors muselées – notamment Mohamed El-Baradai, Ayman Nour, candidats à la prochaine élection présidentielle, et leurs partisans, sans oublier des représentants des populistes et redoutés Frères musulmans –, aussi bien que certains vassaux fortunés de Moubarak, la cinéaste suit de près la campagne électorale. Elle hume l’atmosphère des rues du Caire, donne la parole à des ouvriers de la grande ville industrielle de Mahallah, foyer de contestation comparé à un camp de réfugiés de deux millions d’habitants. Au passage, Katia Jarjoura rappelle les nombreux conflits qui ont émaillé la vie égyptienne depuis 2005 – notamment plusieurs manifestations hostiles au régime, plus ou moins contenues par un imposant appareil policier. Un documentaire complet, qui démontre très clairement que le pays, accablé par la corruption, la répression policière et la hausse des prix, était au bord de la rupture depuis plusieurs années. Un soulèvement d’ampleur était imminent. Il n’attendait qu’une étincelle. Ce fut la révolution tunisienne. Vincent Ostria

Goodbye, M oubarak ! documentaire de Katia Jarjoura. Mercredi 21 septembre, 2 0 h 40, A rte

Plaisir de nuire, joie de décevoir Série de Jean-Christophe Louis Boulle. Samedi, 20 h 10, Orange Ciné Choc

La série trash s’alourdit un peu en changeant de format. Quelque chose ne va pas dans la deuxième saison de cette série satirique sur une DRH, Catherine Esther, qui sous des apparences bon chic bon genre cache un tempérament sadique et politiquement incorrect. En fait on réalise que la série est passée de 3 à 26 minutes. Même actrice principale (Coralie André), même réalisateur, mais on a étiré des situations qui se réglaient autrefois en deux plans trois mouvements. Ce qui a tendance à émousser leur impact comique. Malgré quelques bons épisodes, l’ensemble reste assez inégal. V. O.

Voir le pays du Matin calme Téléfilm de Gilles de Maistre. Vendredi 23 septembre, 20 h 40, Arte

Balade fleur bleue en Corée du Nord. Ambigu. On est presque gêné de cette fiction simplette ; non seulement elle ne fait que dupliquer laborieusement un reportage d’Enquête exclusive (M6, 2010) où l’on suivait un groupe de Français en voyage organisé en Corée du Nord, mais elle se complaît dans les kitscheries pour touristes (monuments à Kim Il-Sung, spectacles bariolés). Certes, on évoque les horreurs du régime, mais elles sont éclipsées par l’obscénité de ces Français ayant pour alibi, peu crédible, de faire évader une famille autochtone. Pendant ce temps, dans les camps, on torture et on tue… V. O.

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Quinze ans de lutte féroce entre Sarkozy et Villepin. a documentation que Patrick Rotman a amassée pour écrire le scénario de La Conquête, biopic de Nicolas Sarkozy par Xavier Durringer, lui a manifestement bien servi. Il la reprend pour récapituler, en combinant images d’archives et interviews d’hommes politiques, l’irrésistible ascension du petit Nicolas. C’est édifiant. Le film est aimablement intitulé Les Fauves, car il évoque la lutte féroce pour le pouvoir entre Sarkozy et Dominique de Villepin, qui a toujours tourné au désavantage du second, aussi maladroit que présomptueux. Mais au lieu de “fauves”, on devrait parler de rapaces, tant ces personnages sont prêts à toutes les bassesses. Un tableau assez accablant pour la droite, dont les divisions apparaissent ici au grand jour, ce qui fait un peu désordre en période préélectorale. Mais un tel constat rejaillit sur la classe politique dans son ensemble. V. O.

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Les Fauves documentaire de Patrick Rotman. Dimanche 25 septembre, 2 2 h 20 France 2

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Claire Beilvert

carnassiers Le Piège Documentaire d’Alexandre Dereims. Mardi 27 septembre, 20 h 35, France 5

Comment Kadhafi a utilisé les migrants africains, ballottés de camps en prisons. On suit d’abord la trajectoire des Africains autoproclamés “aventuriers”, ceux qui tentent de rejoindre l’Europe par tous les moyens ; transitant par le Niger, ils traversent le Sahara et échouent en Libye. Cela met au jour

une des escroqueries de Kadhafi, lequel avait chèrement monnayé (auprès de l’Italie notamment) sa coopération à la lutte contre l’immigration clandestine tout en l’organisant en sous-main. Puis on fait le tour de certains camps ou refuges, en Grèce, Italie et Tunisie, où certains de ces aventuriers ont échoué après des vicissitudes telles qu’ils n’ont plus qu’une envie : rentrer dans leurs pays en proie à la misère. V. O.

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Laurent Bazart

enquête

touche pas à mon brevet Fabricants et éditeurs déposent des brevets à répétition pour mieux attaquer ensuite leurs concurrents. Ces titres de propriété industrielle deviennent des armes de dissuasion massive.

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es avocats spécialisés dans le droit des affaires sont aux anges. Depuis quelques mois, pas une semaine sans qu’une dépêche n’annonce la plainte d’une entreprise ou d’un éditeur de logiciels pour violation de brevets. Cette bataille autour des brevets n’est pas une chose nouvelle dans le monde des nouvelles technologies, en témoigne par exemple l’affaire Kodak-Sony en 2005 : au terme de trois ans de négociations vaines, Kodak avait attaqué Sony pour utilisation sans licence de certaines de ses technologies brevetées entre 1987 et 2003. Aujourd’hui, les titres de propriété industrielle sont devenus le nerf de la guerre que se livrent les acteurs des télécoms. Et dans ce domaine, Apple dégaine plus vite que son ombre. La firme détenant de nombreux brevets concernant des fonctionnalités, l’affichage et la navigation dans les applications, elle multiplie à l’envi les procédures. Dès qu’un mobile ou une tablette ressemble trop à un iPhone ou à un iPad, c’est un procès afin d’empêcher la commercialisation de cette “copie” selon Apple. Samsung en a fait les frais récemment avec sa nouvelle tablette Galaxy Tab 10.1, jugée trop proche de l’iPad et, depuis un jugement du 9 septembre, interdite de vente en Allemagne. Cette guerre juridique déclenchée par Apple s’explique par la montée en puissance d’Android, le système d’exploitation pour téléphones mobiles racheté par Google en 2007. Selon le cabinet américain Gartner, au deuxième trimestre de 2011, Android domine avec 43,4 % de parts de marché. Symbian (Nokia) est numéro deux mondial avec 22,1 % tandis qu’iOS d’Apple se classe troisième avec 18,2%. BlackBerry OS est en quatrième position avec environ 10 %. Quant à Windows Phone 7, il arrive dernier avec moins de 2 %, même si ces statistiques restent assez floues car Microsoft ne fournit pas de données. Jusqu’à présent, Google n’intervenait pas directement dans ces attaques contre Android. Sa position évolue

“la possession de brevets s’apparente à une forme de police d’assurance” Lewis Lee, spécialiste de propriété intellectuelle.

puisqu’il a cédé neuf brevets au constructeur taiwanais HTC pour que ce dernier attaque Apple aux Etats-Unis. HTC a ainsi déposé deux plaintes pour des violations de brevets acquis par Google auprès de Motorola et de Palm. En fait, HTC rend la monnaie de sa pièce à Apple : en juillet, cette dernière avait remporté un procès contre le taiwanais qui avait utilisé deux de ses brevets déposés des années 90 pour la fabrication des Macintosh. Pourquoi cette explosion de procès ? D’abord, “la possession de brevets s’apparente à une forme de police d’assurance”, explique Lewis Lee, associé au cabinet Lee & Hayes, spécialisé dans la propriété intellectuelle. C’est la raison pour laquelle Apple, RIM et Microsoft se sont alliés, avec d’autres constructeurs, pour acquérir les brevets de l’équipementier Nortel en juillet. Pour 3,2 milliards d’euros, ils ont mis la main sur environ 6 000 brevets portant notamment sur le wifi et la 4G. Ensuite, ces brevets permettent de conserver une place de leader. Pour Kent Walker, le conseiller juridique de Google, “l’une des meilleures défenses d’une entreprise contre ce type de litige est d’avoir un formidable portefeuille de brevets, car cela aide à maintenir sa liberté de développer de nouveaux produits et services”. Cet été, Google a racheté Motorola Mobility pour 12,5 milliards de dollars, sa plus grosse acquisition. Elle en vaut la peine car l’éditeur récupère 17 000 brevets dont 15 000 concernent la téléphonie mobile. Comme toutes les entreprises en général, avec un tel portefeuille, Google vise plusieurs objectifs. En l’occurrence : augmenter sa part de marché en devenant, peut-être, un fabricant de téléphones en relançant l’activité de Motorola ; limiter les attaques concernant des brevets ; bloquer les concurrents en les empêchant de développer leurs innovations ; augmenter ses revenus – entre 200 et 300 brevets entreraient dans la production d’un smartphone standard. Résultat, les royalties versées par les constructeurs de smartphones représentent 15 à 20 % de leur prix de vente ! Autant de raisons indiquant que cette guerre va continuer. A l’arrivée, il n’est pas sûr que le consommateur en sorte gagnant, à l’image des Allemands qui ne pourront pas choisir entre un iPad et la Galaxy Tab. Philippe Richard

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offres abonnés 21.09.2011

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NOUVEAU

festival Elektricity du 4 au 8 octobre à Reims

musiques Pour sa 9e édition, le festival champenois propose une programmation aventureuse : Metronomy, Baxter Dury, Herman Dune, The Shoes, Etienne Jaumet ou encore Yuksek, créateur du festival. A gagner : 3 pass pour 2 personnes pour les 6, 7 et 8 octobre

La Douleur jusqu’au 22 octobre au Théâtre de l’Atelier (Paris XVIIIe)

scènes Patrice Chéreau, et Thierry Thieû Niang mettent en scène la saisissante Dominique Blanc, qui interprète Marguerite Duras et l’un des textes les plus troublants de la littérature d'après-guerre. A gagner : 5 invitations pour 2 personnes les 27 et 28 septembre

Cascadeur en tournée dans toute la France

musiques Avec son peignoir de boxeur et son casque de pilote de chasse, Cascadeur fait figure d’ovni dans le paysage musical. Ce vainqueur du concours CQFD des Inrocks en 2008 nous invite au voyage. A gagner : des places pour Paris, Bordeaux, Limoges, Tours, Nantes, etc. Voir détails sur le site.

La Nuit SFR Live le 8 octobre au Grand Palais (Paris VIIIe)

musiques Pour la 3e édition de La Nuit SFR Live, la nef du Grand Palais accueillera de grands noms de la musique électronique. Au programme : Agoria, Cassius, Crystal Fighters et bien d’autres. A gagner : 10 pass

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in situ halte aux idées reçues ! “Gutenberg a inventé l’imprimerie”, “Les heures de sommeil avant minuit comptent double”… Tout le monde a des idées reçues, qui viennent de l’éducation, des phrases entendues si souvent qu’on les croit vraies. Or, souvent, elles sont erronées. Tatoufaux classe par rubriques nos erreurs du quotidien. tatoufaux.com

balade 2.0 avec La Fontaine Maître corbeau sur un arbre perché… A travers cette fable, La Fontaine nous plonge dans une expérience minimaliste des réseaux sociaux. En une dizaine de vers, en suivant les liens, une dizaine de sites se juxtaposent. Une initiation geek tout en poésie pour choisir le réseau que l’on souhaite utiliser. Bon voyage ! lecorbeauetlerenard.com

vous n’allez pas avaler ça ! Libé exporte sa rubrique “Désintox”. Publiée dans le journal depuis trois ans, elle a désormais son blog. Désintox décortique et démonte les chiffres avancés par les politiciens de tous bords. C’est donc un observatoire des mensonges du discours politique. Une initiative bienvenue alors que la présidentielle approche. desintox.blogs.liberation.fr/blog/

l’antiquité du web 1993, c’est la date de création du premier moteur de recherche, Mosaic. Depuis, tout a changé et ce “dinosaure du net” a disparu. Web Evolution est une frise chronologique qui permet de se rendre compte de l’évolution des moteurs de recherche les plus célèbres et de leur avancées technologiques. Et en cliquant sur les Safari, Internet Explorer (etc.), s’affichent toutes les versions que l’on peut faire défiler. Et depuis 1993, le web a fait un sacré bout de chemin. evolutionofweb.appspot.com

la revue du web The Economist étagères virtuelles Même si Ikea dément modifier son étagère best-seller Billy pour que l’on y place des bibelots plutôt que des livres, la bibliothèque ne sera-t-elle bientôt plus qu’un objet de décoration anachronique ? Après la musique et les films, le monde du livre vit à son tour un bouleversement : le marché de l’e-book prend de l’ampleur. Pratique pour sauvegarder les livres anciens, les éditeurs s’en servent aussi comme appel d’offres pour évaluer le potentiel imprimable de leurs nouveautés. Un des principaux challenges : comment fixer un prix juste et rester rentable ? http://econ.st/rbQ47d

Regards sur le numérique apprendre en jouant Les jeux vidéo sont régulièrement décriés pour leur nuisance supposée sur les jeunes. Pourtant, bien utilisés, ils peuvent être d’efficaces outils pédagogiques, complémentaires au système éducatif traditionnel. Le jeu vidéo, par les émotions qu’il procure, peut permettre un apprentissage plus doux, plus intuitif. Apprendre à ne pas refaire les mêmes erreurs est la base de la réussite aux jeux vidéo. Et cela incite l’élève à s’impliquer. A l’école de savoir comment utiliser ces nouvelles pratiques à bon escient. http://bit.ly/oeV1zT

Time Magazine Le 11 Septembre de James Nachtwey “Mon travail a toujours été motivé par ma colère contre les injustices et les atrocités, mais toujours dans un autre pays. Là, pour la première fois, cela s’est passé dans mon pays, dans ma ville, chez moi.” James Nachtwey, célèbre photographe de guerre, était à New York le 11 septembre 2001. Time Magazine publie des clichés qu’il n’avait jamais montrés au grand public. On y voit une Amérique dévastée, laminée. Et Nachtwey est au plus près de l’action, comme toujours. http://ti.me/oOfGh0

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vu du net

le genre dérange Représentants de l’UMP et droite catholique ne désarment pas contre la “théorie du genre” enseignée dans les manuels de biologie au lycée.

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evenir homme ou femme”, un court chapitre glissé entre la contraception et la description des appareils génitaux, déchaîne la polémique depuis des mois (bit.ly/o0Luy4). Après l’indignation (bit.ly/qDQ56k) et les pétitions (bit.ly/mkq4mu) des associations catholiques, au printemps, et la demande de retrait des manuels de 80 députés UMP à la rentrée, 113 sénateurs (bit.ly/qKMHlh) viennent d’écrire au ministre de l’Education, Luc Chatel, pour protester contre l’enseignement de la théorie du genre en classe de première ES et L. En cause : ces nouveaux manuels de sciences de la vie et de la Terre (SVT) qui risqueraient de pervertir nos ados en leur expliquant que l’identité sexuelle n’est pas seulement biologique, mais aussi socioculturelle. Ce chapitre imposé par la direction générale de l’enseignement scolaire (bit.ly/

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o9IbH3) et qui fait “mauvais genre” (bit.ly/nq6pOR) n’a pourtant rien de révolutionnaire. Inspiré des travaux de la philosophe américaine Judith Butler, largement enseignés aux Etats-Unis depuis vingt ans (dai.ly/nq4xFy), il ne nie pas le sexe biologique mais prend en compte les facteurs sociaux-éducatifs dans la construction de l’identité sexuelle. Il aborde aussi la question de l’orientation sexuelle et de l’hermaphrodisme. Objectif : prévenir les discriminations et éviter les étiquettes qui collent aux hommes et aux femmes. Si Luc Chatel n’a pas cédé aux pressions jusqu’ici, les cathos n’ont pas dit leur dernier mot. Le Vatican vient même de publier un ouvrage militant intitulé Gender, la controverse (bit.ly/ oV3ekD). Pour l’Eglise (bit.ly/pQJOec), la théorie du genre avance des idées

“dangereuses”, “plus pernicieuses que l’idéologie marxiste”, qui “engagent l’avenir de notre civilisation” (bit.ly/nVXYT9). Christine Boutin, elle, parle de “sexualité morbide (...) proche de celle de l’animal” (bit. ly/jgl9n9). Propagande homo et féministe, encouragement du mariage gay, destruction de la famille… La confusion des genres menacerait tout bonnement l’hétérosexualité (bit.ly/nStpZe). Les réactions contre cette “censure archaïque” (pétition de l’Institut Emilie du Châtelet, bit.ly/jtGPac) qui veut “gommer les marginalités” (bit.ly/o53o38) n’ont pas manqué : chercheurs, enseignants, représentants du PS, Claudine Lepage (bit.ly/qlboI9), communauté gay (bit.ly/qzxTdG)… Mais aussi certains catholiques “libres” (bit.ly/pTBYrO). Et si la droite avait “fait de la pub au genre ?” (bit.ly/ofpGa4) Béatrice Catanese

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livre Demain les chiens de Clifford Donald Simak Un recueil de science-fiction publié en 1944.

disque La bande-son du film Dead Man de Jim Jarmusch réalisée par Neil Young.

film Björk Biophilia Mêlant technologie et écologie, une œuvre dantesque qui va très au-delà du disque.

Les Instructions d’Adam Levin Premier roman à l’aura de livre culte. Une épopée furieuse et démente.

recueilli par Claire Moulène

Ola Rindal

Into the Wild de Sean Penn. La Fée de Dominique Abel, Fiona Gordon et Bruno Romy Le trio creuse son sillon gaguesque à la Tati.

Ronan et Erwan Bouroullec Figures de proue du design contemporain, les frères Bouroullec font partie de la sélection du prix Ricard pour l’art contemporain 2011. Ils investiront l’un des trois plateaux du Centre Pompidou-Metz, à partir du 7 octobre, avec Bivouac.

Habemus papam de Nanni Moretti D’abord très plaisant pour finalement s’affirmer cinglant, le périple d’un pape en proie au doute.

Sexe entre amis de Will Gluck Une comédie romantique qui joue habilement sur les attentes du genre, portée par un duo de comédiens drôle et sexy.

La guerre est déclarée de Valérie Donzelli Un couple, un enfant, la maladie : bouleversant et gracieux.

Balkan Brass Battle Après s’être affrontées en Europe centrale, deux fanfares cinglées exportent le conflit en France.

Les Revenants de Laura Kasischke Thriller relooké en farce métaphysique. Frissons gothiques garantis.

Pour en finir avec le cinéma de Blutch Entre adoration et rejet, une BD-essai sincère.

Miossec Chansons ordinaires Un album rock, fameux et dangereux. Limonov d’Emmanuel Carrère Portrait d’un écrivain culte, voyou, glauque. Trépidant.

The Rapture In the Grace of Your Love De la dance hédoniste et sombre. Des titres, jaillis des décombres, plus brillants que jamais.

Fratelli d’Alessandro Tota Une vision complexe de la fraternité et de la précarité.

Le Système Victoria d’Eric Reinhardt Anti-conte de fées ample et tragique qui mêle sexe, jeux de pouvoir et onirisme.

L’Etrangleur de Paul Vecchiali. Toute la grandeur d’un cinéma français en liberté. Le Beau Serge et Les Cousins de Claude Chabrol. Les débuts de la Nouvelle Vague. Intrégale Huillet et Straub, vol. 6 Saisissante plongée dans le cœur de l’art.

Les Meilleurs Ennemis de Jean Pierre Filiu et David B. Les relations des Etats-Unis et du Moyen-Orient depuis 1783.

Brume de Dieu de Tarjei Vesaas, mise en scène Claude Régy Ménagerie de verre, Festival d’automne à Paris Laurent Cazanave interprète avec une intensité fascinante des pages des Oiseaux. Eblouissant.

Médée opéra de Luigi Cherubini, mise en scène Krzysztof Warlikowski, direction musicale, Christophe Rousset La Monnaie de Bruxelles Une reprise qui transpose le drame de Médée à notre époque.

Oncle Gourdin mise en scène Sophie Perez et Xavier Boussiron Théâtre du Rond-Point, Paris Jeu de massacre pour lutins irascibles.

Julio Le Parc galerie Bugada, Paris Belle rétrospective du pionnier de l’art optique.

Franz Gertsch Kunsthaus de Zurich Peintre hyperréaliste qui déjoue les frontières entre figuratif et abstrait.

My Winnipeg Maison Rouge, Paris Regards croisés sur une ville canadienne de second plan et son étonnante scène artistique.

Xenoblade Chronicles sur Wii Jeu de rôle électrisant qui rafraîchit le genre sans rien sacrifier sur le fond.

Blocks That Matter sur PC, Mac et Xbox 360 Succès indie de l’été qui réconcilie classique et moderne. Malin.

From Dust sur Xbox 360 et PC Coup de maître mystico-écolo d’un vétéran français du jeu vidéo.

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